Ecriture créative

Comment ne pas abandonner son projet d’écriture ?

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Depuis quelque temps, j’accompagne des projets d’écriture au long cours dans Plumes autobiographiques et Plumes de fiction.

Ce sont des projets très différents :

  • Certains partent d’une histoire de vie, d’une mémoire familiale, d’un besoin de transmission, d’un désir de comprendre et de donner forme à ce qui a été vécu
  • D’autres passent par la fiction, par des personnages, par une intrigue, par une matière imaginaire qui n’est jamais totalement séparée de celui ou celle qui écrit.
  • Mais dans tous ces projets, qu’ils soient autobiographiques ou fictionnels, je retrouve une même question : comment soutenir l’écriture dans la durée ?

Les visios ont lieu deux fois par mois.

Ce rythme n’est pas choisi au hasard. Il ne s’agit pas seulement de créer des rendez-vous réguliers, ni de vérifier que les personnes avancent, ni de transformer l’écriture en obligation.

Il s’agit plutôt d’offrir un cadre suffisamment stable pour que le projet ne reste pas seul dans un coin de la pensée, livré à l’élan du début, puis aux interruptions, aux doutes, aux découragements, aux périodes où la vie prend toute la place.

Car un projet d’écriture a souvent besoin d’être soutenu.

Non parce que ceux qui écrivent manqueraient de volonté.
Non parce qu’ils seraient incapables de tenir seuls.
Non parce qu’il suffirait de leur rappeler d’écrire pour que le texte avance.

Mais parce qu’un projet d’écriture, lorsqu’il compte vraiment, devient parfois difficile à porter.

Il peut susciter un désir très fort, puis une fatigue.

Une évidence, puis une résistance.

Une joie d’écrire, puis une envie de tout laisser.

Il peut commencer dans l’élan, puis s’interrompre sans que l’on sache exactement pourquoi.

Il peut rester là, présent, mais impossible à reprendre.

Il peut être abandonné explicitement, avec la phrase : je n’y arriverai pas ou encore parce qu’on a perdu le désir.

Ou bien abandonné de fait, sans décision claire, simplement parce que les jours passent, que le fichier ne s’ouvre plus, que le carnet reste fermé, que le projet cesse peu à peu d’avoir une place dans la vie réelle.

C’est cette question que j’aimerais explorer ici : comment comprendre ce qui se passe lorsqu’un projet d’écriture commence à s’éloigner de nous, alors même qu’il continue parfois à compter.

On croit souvent qu’un projet d’écriture s’abandonne par manque de volonté.

On imagine que si le manuscrit n’avance plus, si le carnet reste fermé, si le fichier n’a pas été ouvert depuis plusieurs semaines, c’est que l’on n’est pas assez discipliné, pas assez régulier, pas assez courageux, pas assez organisé. On se dit qu’il faudrait simplement s’y remettre, trouver une méthode, bloquer des créneaux, écrire tous les jours, tenir bon.

Et parfois, bien sûr, un cadre plus régulier aide.

Mais l’abandon d’un projet d’écriture ne se résume pas à un problème d’organisation.

Il arrive qu’un projet s’interrompe parce qu’il devient trop chargé.

Parce qu’il s’approche d’une zone plus intime qu’on ne l’avait prévu.

Parce qu’il oblige à choisir une forme.

Parce qu’il rend visible un désir.

Parce qu’il confronte à la peur d’échouer, mais aussi parfois à la peur de réussir.

Parce qu’il ne s’agit plus seulement d’écrire quelques pages, mais de soutenir dans la durée une relation avec quelque chose qui compte.

C’est souvent cela qui rend l’écriture difficile. Non pas l’absence d’envie. Mais l’importance même du projet.

Ce qui compte peut devenir difficile à tenir

Il y a des projets que l’on abandonne parce qu’ils ne nous intéressent plus vraiment. Ils appartenaient à un ancien moment de notre vie, à une idée passagère, à un désir emprunté, à une image de soi qui ne nous correspond plus. Ils se sont éloignés, et leur disparition ne laisse pas une grande trace.

Mais il y a d’autres projets que l’on n’abandonne pas vraiment, même lorsqu’on ne les poursuit plus.

Ils restent là.

Dans un dossier d’ordinateur, dans un carnet, dans une pile de feuilles, dans une phrase que l’on répète parfois : un jour, je reprendrai.
Ils restent dans une gêne aussi, quand on pense au temps passé sans écrire, ou dans une émotion particulière lorsqu’on tombe par hasard sur une ancienne page et que l’on sent que quelque chose, malgré tout, n’est pas terminé.

Ces projets n’ont pas disparu. Ils continuent d’insister. Ils reviennent par moments, parfois sous la forme d’un regret, parfois sous la forme d’une envie soudaine, parfois sous la forme d’une inquiétude : et si je n’allais jamais au bout ?

Ce qui est difficile, alors, ce n’est pas seulement d’écrire. C’est de comprendre pourquoi ce projet, qui compte encore, devient si difficile à soutenir.

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Car nous ne lâchons pas toujours ce qui ne compte pas.

Parfois, nous lâchons précisément ce qui compte trop.

Un projet d’écriture peut toucher à un désir profond : écrire un livre, transmettre une histoire, reprendre sa place dans un récit, transformer une matière vécue, inventer une fiction, donner forme à une voix. Et plus ce désir est réel, plus il peut devenir exposant.

Tant que le projet reste imaginaire, il protège quelque chose.

On peut rêver du livre, penser à la forme qu’il prendra, parler du projet comme d’une possibilité, se sentir écrivain en puissance sans encore rencontrer les limites concrètes du texte.

Mais dès que l’on écrit vraiment, quelque chose change. Le projet sort du rêve. Il rencontre la phrase réelle, la scène difficile, la structure, les hésitations, les répétitions, les insuffisances provisoires. Il ne s’agit plus seulement de désirer écrire.

Il faut accepter d’écrire imparfaitement.

Et c’est souvent là que le fil se fragilise.

L’abandon n’est pas toujours un abandon

Lorsqu’un projet s’interrompt, on parle vite d’abandon.

Le mot est lourd. Il suppose une faute, une défaite, une incapacité à tenir. Il donne l’impression que quelque chose est définitivement perdu, comme si le silence autour du texte prouvait que le désir n’était pas assez fort.

Pourtant, il faudrait parfois regarder autrement ces interruptions.

Un projet peut s’arrêter parce que l’on est fatigué, parce que la vie a pris trop de place, parce qu’un événement a déplacé les priorités, parce que le texte demande une maturité que l’on n’avait pas encore, parce qu’une partie de soi a besoin de comprendre pourquoi elle résiste avant de pouvoir continuer.

L’arrêt n’est pas toujours la fin du projet.

Il peut être une suspension, un retrait, une protection, une attente, une manière de ne pas aller trop vite vers une zone encore trop proche.

Il y a des textes qui ne peuvent pas être écrits au moment où l’on voudrait les écrire. Non parce qu’ils ne comptent pas, mais parce qu’ils touchent à une matière qui demande du temps.

Un récit autobiographique, par exemple, ne se construit pas seulement avec des souvenirs. Il demande une distance, une forme, une manière de faire tenir ensemble la fidélité à ce qui a été vécu et la nécessité de construire un texte.

Une fiction inspirée de soi peut, elle aussi, demander du temps pour que la matière intime se transforme suffisamment.

Alors, avant de dire j’ai abandonné, il peut être utile de se demander : qu’est-ce qui s’est arrêté exactement ?

Le désir d’écrire a-t-il disparu, ou seulement la forme actuelle du projet ? Le texte est-il mort, ou bien demande-t-il à être repris autrement ? Est-ce l’histoire qui ne tient plus, ou la manière dont on essaie de la raconter ? Est-ce vraiment un abandon, ou une rupture du fil qui pourrait être reprise ?

Cette distinction change beaucoup.

Parce qu’un projet interrompu n’est pas forcément un projet perdu.

Ce qui empêche d’écrire protège parfois quelque chose

On se reproche souvent de procrastiner.

On se dit que l’on remet à plus tard, que l’on n’est pas sérieux, que l’on manque de constance. On regarde les jours sans écriture comme des preuves contre soi. Plus le temps passe, plus la honte s’ajoute à la difficulté initiale. Il ne faut plus seulement reprendre le texte : il faut affronter le retard, la culpabilité, l’image de soi comme personne qui ne tient pas ses engagements.

Mais la procrastination n’est pas toujours un simple manque de discipline.

Elle peut aussi protéger.

Ne pas écrire peut protéger de la peur de mal faire, de la peur de découvrir que le texte n’est pas à la hauteur de l’idée, de la peur de rendre visible une parole trop importante, de la peur d’être lu, de la peur d’être jugé, de la peur de se confronter à une matière qui remue plus que prévu.

Ne pas avancer peut protéger du risque d’échouer.

Mais aussi, parfois, du risque de réussir.

Car réussir un projet d’écriture n’est pas neutre. Aller au bout d’un manuscrit, ce n’est pas seulement terminer un objet. C’est changer de place. C’est passer de j’aimerais écrire à j’ai écrit. C’est peut-être devoir faire lire, assumer, publier, transmettre, être regardé autrement. C’est perdre aussi la protection du projet rêvé, celui qui n’a pas encore été confronté au réel.

Certaines résistances ne disent donc pas seulement : je n’y arrive pas.

Elles disent peut-être : qu’est-ce qui va changer si j’y arrive ?

Cette question est importante, parce qu’un projet d’écriture ne demande pas seulement du temps. Il demande parfois une autorisation intérieure : l’autorisation de prendre son désir au sérieux, l’autorisation d’être visible, l’autorisation de ne pas écrire parfaitement, l’autorisation de finir, l’autorisation de ne pas plaire à tout le monde, l’autorisation de devenir quelqu’un qui a écrit ce texte-là.

Le projet devient parfois trop grand

Beaucoup de projets d’écriture s’arrêtent parce qu’ils deviennent trop vastes.

Au début, il y a une intuition, une scène, une voix, une histoire familiale, un personnage, un souvenir, un thème qui insiste. On commence, porté par l’élan. Puis, peu à peu, le projet s’élargit. Il ne s’agit plus d’écrire une scène, mais un livre. Plus seulement une mémoire, mais une structure. Plus seulement une voix, mais une progression. Plus seulement une émotion, mais une forme.

Et l’ensemble peut devenir écrasant.

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Il faudrait tout organiser, tout reprendre, tout relire, tout comprendre. Il faudrait choisir ce qui entre et ce qui reste dehors, trouver un début, trouver une fin, décider ce que le lecteur doit savoir, accepter que tout ne pourra pas être dit.

C’est souvent à ce moment-là que l’on s’éloigne.

Non parce que le projet n’a plus de valeur, mais parce qu’il est devenu trop massif. Le livre entier se met à peser sur chaque séance d’écriture. On n’ouvre plus un fichier pour écrire une page. On l’ouvre avec le poids de tout ce qu’il faudrait résoudre.

Alors il devient presque impossible de commencer.

Pour ne pas abandonner, il faut parfois réduire le projet à une prochaine action suffisamment petite.

Non pas : écrire le livre. Mais reprendre une scène, relire dix pages, noter ce que le lecteur sait à ce moment-là, écrire une scène manquante, déplacer un fragment, travailler seulement le début, écrire la lettre que le personnage n’enverra pas, faire parler une voix secondaire, chercher ce que ce chapitre doit vraiment porter.

Un projet d’écriture avance rarement parce que l’on porte tout le livre à la fois. Il avance parce que l’on accepte de revenir à une unité plus petite : une scène, une page, une question, un passage.

Le livre est vaste.

Mais l’écriture du jour doit rester approchable.

Ne pas confondre exigence et fidélité au projet

Il existe une exigence nécessaire dans l’écriture.

Un texte demande du travail. Il demande de reprendre, de couper, de déplacer, de préciser. Il demande de ne pas se contenter trop vite de la première version. Il demande d’écouter ce qui ne tient pas encore, ce qui se répète, ce qui manque, ce qui reste trop flou.

Mais il existe aussi une exigence qui empêche.

Une exigence qui dit : ce n’est pas assez bien, pas assez profond, pas assez littéraire, pas assez construit, pas assez original, pas assez vrai.

Cette voix-là peut donner l’impression de protéger le projet, mais elle le paralyse. Elle intervient trop tôt, au moment où le texte aurait besoin d’être encore vivant, imparfait, en recherche. Elle juge la pousse comme si elle devait déjà être un arbre.

Pour ne pas abandonner son projet d’écriture, il faut parfois distinguer deux moments.

Le moment où l’on écrit pour faire exister.

Et le moment où l’on reprend pour améliorer.

Si l’on corrige trop tôt, si l’on exige trop tôt, si l’on demande à chaque page d’être immédiatement juste, on risque d’empêcher le texte d’atteindre sa matière. La première version n’a pas à être parfaite. Elle a à exister. Elle a à ouvrir le passage. Elle a à donner quelque chose à travailler.

Ce n’est pas une raison pour renoncer à l’exigence.

C’est une manière de la placer au bon endroit.

L’exigence ne devrait pas empêcher le texte de naître. Elle devrait l’aider à trouver sa forme, une fois qu’il existe assez pour être travaillé.

Reprendre sans se punir

L’un des grands obstacles à la reprise, c’est la manière dont on revient au texte après une interruption.

On revient souvent avec dureté.

On se reproche les semaines perdues. On relit en cherchant ce qui ne va pas. On veut réparer vite. On voudrait retrouver immédiatement le même niveau d’élan, comme si l’interruption n’avait pas eu lieu. On transforme la reprise en examen.

Mais reprendre un projet d’écriture demande souvent plus de douceur que de violence.

Il ne s’agit pas de faire comme si rien ne s’était passé. Il s’agit de revenir en tenant compte de ce qui s’est passé : la fatigue, la peur, la surcharge, le doute, la période traversée, la résistance rencontrée.

Reprendre, ce n’est pas effacer l’interruption. C’est rétablir une relation avec le texte.

On peut commencer par relire sans corriger. Retrouver la voix. Noter ce qui reste vivant. Repérer les passages qui nous touchent encore. Se demander non pas pourquoi ai-je arrêté ? comme une accusation, mais qu’est-ce qui a rendu la suite difficile ?

La nuance est essentielle.

Une question condamne.

L’autre écoute.

Et l’écriture a souvent besoin d’être écoutée pour revenir.

Trouver une constance possible

On parle beaucoup de régularité en écriture.

Écrire tous les jours. Écrire une heure. Écrire le matin. Écrire tant de mots. Tenir un calendrier. Avancer coûte que coûte.

Ces cadres peuvent aider certaines personnes. Mais ils peuvent aussi devenir trop rigides, surtout lorsque le projet touche à une matière intime ou que la vie réelle ne permet pas une discipline parfaite.

La constance n’est pas nécessairement l’absence d’interruption.

Elle peut être la possibilité de revenir.

Revenir après trois jours, après trois semaines, après une période de doute, après un chapitre difficile, après une fatigue, après une scène qui a trop remué, après un moment où l’on a eu besoin de s’éloigner.

Ce qui compte n’est pas toujours de ne jamais lâcher. C’est de ne pas transformer chaque interruption en preuve que le projet est perdu.

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Une constance possible n’est pas une constance héroïque. Elle tient compte de la réalité, du temps disponible, de l’énergie psychique, de la nature du projet, de la peur qu’il réveille, du besoin d’être accompagné parfois, du fait que certaines périodes permettent d’écrire beaucoup, et d’autres seulement de garder le lien.

Garder le lien peut vouloir dire écrire une page. Mais cela peut aussi vouloir dire relire un passage, noter une idée, classer un chapitre, penser à une scène en marchant, enregistrer une phrase, reprendre le plan, ou simplement ne pas déclarer le projet mort.

Il y a des périodes où l’on écrit.

Et des périodes où l’on maintient le fil.

Les deux peuvent faire partie du même projet.

Ne pas rester seul avec la honte d’écrire peu

Beaucoup de personnes abandonnent parce qu’elles se sentent seules avec leur lenteur.

Elles imaginent que les autres avancent mieux, plus vite, plus clairement. Elles comparent leur manuscrit réel, incomplet, irrégulier, avec l’image idéalisée de l’écrivain qui écrit chaque matin dans une discipline presque sacrée.

Mais la plupart des projets d’écriture traversent des périodes de désordre.

Des débuts qui ne sont pas les bons, des plans qui changent, des chapitres qui résistent, des scènes que l’on déplace dix fois, des moments où l’on doute de tout, des moments où l’on ne sait plus pourquoi on écrit, des moments où l’on découvre que le projet réel n’est pas exactement celui que l’on imaginait.

Être accompagné, rejoindre un atelier, partager l’avancée d’un projet avec d’autres personnes engagées dans une démarche d’écriture, peut aider à sortir de cette honte solitaire.

Non pas pour être porté à la place de son texte.

Mais pour ne pas confondre les difficultés normales de l’écriture avec un échec personnel.

Écrire un livre, un récit, une fiction, une autobiographie, ce n’est pas seulement avoir de l’inspiration. C’est traverser des zones de flou. C’est apprendre à reprendre. C’est accepter que le projet change. C’est supporter de ne pas tout maîtriser. C’est continuer à chercher la forme lorsque l’élan du début ne suffit plus.

Revenir à la raison profonde du projet

Lorsque l’on est sur le point d’abandonner, il peut être utile de revenir à une question simple, mais pas toujours facile :

Pourquoi ce projet compte-t-il encore ?

Pas pourquoi il devrait compter. Pas pourquoi il serait utile. Pas pourquoi il faudrait absolument le finir.

Mais pourquoi, malgré les interruptions, quelque chose en lui continue de revenir.

Est-ce une histoire à transmettre ? Une voix à suivre ? Une réparation symbolique ? Un désir ancien ? Une manière de mettre de l’ordre ? Une fiction qui permet d’explorer autrement le réel ? Une promesse faite à soi-même ? Une façon de reprendre une place ? Une matière qui insiste parce qu’elle n’a pas encore trouvé sa forme ?

Tous les projets n’ont pas vocation à être poursuivis. Il y a des textes que l’on peut laisser. Des projets qui appartenaient à une ancienne étape. Des manuscrits qui ont rempli leur fonction, même s’ils ne deviennent jamais des livres.

Mais lorsqu’un projet revient, lorsqu’il insiste, lorsqu’il reste vivant malgré les pauses, il mérite peut-être d’être écouté autrement.

Non avec la question : pourquoi n’ai-je pas avancé ?

Mais avec celle-ci : qu’est-ce qui, dans ce projet, continue de m’appeler ?

Ne pas abandonner, ce n’est pas s’obliger à continuer de la même manière

Parfois, pour ne pas abandonner un projet, il faut accepter qu’il change.

Changer de forme, changer de rythme, changer de point de vue, changer de structure, changer de rapport au lecteur, changer même d’ambition.

Un projet que l’on imaginait comme un roman peut devenir un récit fragmentaire. Une autobiographie chronologique peut devenir une suite de scènes. Un témoignage direct peut passer par la fiction. Un livre très vaste peut devenir un texte plus resserré. Un projet destiné à être publié peut d’abord redevenir un espace privé d’élaboration.

Changer la forme n’est pas forcément trahir le projet.

C’est parfois lui donner une chance de vivre.

On abandonne parfois parce que l’on essaie de faire tenir le texte dans une forme qui ne lui convient pas. On insiste dans une direction, on force une structure, on s’accroche à l’idée initiale, alors que l’écriture montre depuis longtemps qu’elle cherche ailleurs.

Écouter un projet, ce n’est pas seulement s’obliger à continuer.

C’est aussi reconnaître ce qu’il devient.

Conclusion : reprendre le fil sans le tirer trop fort

Ne pas abandonner son projet d’écriture ne signifie pas tenir à tout prix, écrire dans la violence, se punir de chaque interruption, transformer son manuscrit en preuve de valeur personnelle.

Cela signifie plutôt apprendre à reconnaître ce qui se passe dans la relation au projet.

Ce qui compte encore. Ce qui résiste. Ce qui protège. Ce qui s’est interrompu. Ce qui demande un autre cadre. Ce qui doit être repris plus petit. Ce qui a besoin d’être accompagné. Ce qui continue malgré tout à appeler.

Un projet d’écriture n’avance pas seulement grâce à la volonté. Il avance aussi grâce à une forme de fidélité plus souple : la possibilité de revenir, de reprendre, de déplacer, de transformer, de recommencer sans confondre l’interruption avec l’échec.

Peut-être qu’il ne s’agit pas de ne jamais lâcher.

Peut-être qu’il s’agit d’apprendre comment revenir.

Revenir à une phrase, à une scène, à un fil, à ce qui, dans le projet, n’a pas cessé de compter.

Et parfois, c’est ainsi que l’on n’abandonne pas : non pas en tirant plus fort sur le fil, mais en trouvant la manière dont il peut tenir sans se rompre.

Pour aller plus loin

Si tu portes un projet d’écriture autobiographique ou fictionnel, et que tu sens qu’il compte mais qu’il reste difficile à soutenir seule, Plumes autobiographiques et Plumes de fiction proposent un cadre sur un an, avec deux visios par mois, pour accompagner l’écriture dans la durée.

Il s’agit de t’aider à reprendre le fil, à clarifier ce que ton texte cherche vraiment, à trouver une forme possible, et à soutenir ton désir d’écriture sans te perdre dans la masse du projet.

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Psychologue et écrivain, je partage dans mon site des articles sur l'écriture thérapeutique.

2 commentaires

  • Françoise PAWLICK

    Merci une fois encore Olivia pour cet article très fouillé et qui « tombe à pic »avec mes préoccupations du moment… en me livrant tout à l’heure à mon petit exercice quotidien d’écriture intuitive m’est (re)apparu en gros plan mon héroïne Philomène du roman que j’ai entamé il y a au moins 3 ans, que je ne parviens ni à poursuivre, ni à abandonner… à la lecture de cet article, je comprends mieux pourquoi cette résistance, sans doute liée à une trop grande charge mentale et émotionnelle….lors de l’écriture en effet ont émergé les multiples complexités des personnages secondaires, porteurs chacun de bribes de mon vécu personnel…que je n’avais peut être pas envie à ce moment là d’explorer, de démêler….bon j’ai compris en tout cas que je dois cesser de me culpabiliser de cet « abandon » temporaire , que le moment n’était pas venu de poursuivre … j’ose espérer que je vais pouvoir, grâce à toi Olivia et à ton accompagnement (plumes de fiction) de reprendre ce projet qui me tenait tant à cœur et que je ne peux pas me résoudre à abandonner!

    • Olivia

      Merci beaucoup pour ce retour. Ce que tu écris autour de Philomène est très important, je trouve, parce que cela montre que le projet n’est pas seulement resté “en attente” : il a continué à travailler en toi, même silencieusement.

      Quand une héroïne revient ainsi, après plusieurs années, ce n’est pas forcément le signe qu’il faudrait simplement reprendre le manuscrit là où il s’était arrêté. C’est peut-être plutôt le signe qu’il faut réécouter ce que ce personnage porte aujourd’hui, avec la distance que tu as maintenant.

      Ce que tu dis des personnages secondaires me semble aussi très juste pour ton roman : parfois, on croit avoir un personnage central, une héroïne, une trajectoire principale, puis l’écriture fait apparaître autour d’elle tout un monde plus complexe. Et ces personnages “secondaires” ne le sont pas toujours du point de vue psychique ou romanesque. Ils peuvent porter des fragments, des contradictions, des fidélités, des zones de vécu que l’on n’avait pas encore envie — ou pas encore les moyens — d’explorer.

      Peut-être que la résistance venait aussi de là : non pas seulement de Philomène, mais de tout ce qu’elle entraînait avec elle. Un roman commence parfois par une figure qui nous attire, puis il révèle peu à peu le réseau de liens, de voix, de scènes et de conflits intérieurs qu’elle fait apparaître.

      Dans Plumes de fiction, on pourra justement reprendre ce projet non pas comme un manuscrit “abandonné” à réparer, mais comme une matière vivante à relire autrement : qu’est-ce que Philomène demande encore ? Quels personnages autour d’elle veulent vraiment exister ? Qu’est-ce qui appartient à ton vécu, qu’est-ce qui peut être transformé par la fiction, et quelle forme pourrait aujourd’hui accueillir cette charge sans t’écraser ?

      Je crois que le fait qu’elle revienne maintenant est déjà une indication. Le projet n’a pas disparu. Il attendait peut-être que tu puisses l’aborder autrement.

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