le brasier de charlotte Attry
Lectures et écriture

Que peut l’écriture face au deuil ?

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Une lecture du Brasier de Charlotte Attry


J’ai envie de faire une place aux livres sur Psycho-Plume. De temps à autre, je vous parlerai d’un roman, d’un récit autobiographique ou d’une autofiction, à partir de ce que sa lecture aura ouvert en moi. Une question, une manière de regarder une expérience, un choix d’écriture qui donne à penser. Ce sera l’occasion de croiser mon regard de psychologue et celui de la romancière, et de poursuivre avec vous cette réflexion sur ce que les mots permettent d’approcher.



Pour cette première lecture, j’ai choisi Le Brasier, de Charlotte Attry, publié aux Éditions du Rocher. J’ai beaucoup apprécié ce roman, et j’aimerais partir d’un passage qui rejoint directement les questions que nous explorons ici :

« Les mots allègent-ils ? Non. Les mots apaisent-ils ? Non plus. Cependant, revivre cette épreuve encore et encore m’aide à l’accepter, à dompter la colère, à apprivoiser la culpabilité. Si l’écriture n’exorcise ni la cruauté ni l’outrage, elle leur prête une voix dans le silence. »

On pourrait s’arrêter aux deux premières réponses. Les mots n’allègent pas. Ils n’apaisent pas. Pourtant, quelque chose se poursuit dans la phrase, à partir de ce « cependant ». Quelque chose qui concerne la manière de vivre avec ce qui a eu lieu.

C’est cette question qui m’accompagne dans la lecture : que peut l’écriture lorsque la perte demeure, lorsque rien de ce que l’on écrira ne pourra modifier les faits ?

Dans Le Brasier, Clara et Simon perdent leur premier enfant, Paul, six jours après sa naissance. Charlotte Attry nous fait entrer dans l’histoire de ce couple et dans ce que cette mort vient y bouleverser. À l’occasion de la journée de sensibilisation au deuil périnatal du 15 octobre, j’avais envie de vous parler de ce livre et de ce qu’il permet de rencontrer.

La place de l’enfant dans le deuil périnatal

Lorsqu’un enfant meurt autour de sa naissance, il peut avoir occupé très peu de temps dans la vie visible des autres. Pour ses parents, une relation avait déjà commencé à se construire pendant l’attente. Ils avaient imaginé une vie avec lui. La perte touche aussi cet avenir, tout ce qui avait commencé à prendre place et qui ne pourra pas se vivre comme on l’avait espéré.

Comment faire entendre cette absence lorsque les souvenirs partagés avec l’entourage sont si rares ? Comment parler de son enfant quand les autres hésitent à le nommer, à poser une question, à revenir sur ce qui s’est passé ?

La souffrance peut alors se doubler d’une solitude particulière. L’Organisation mondiale de la santé souligne combien le silence, la honte et la culpabilité continuent d’entourer les pertes pendant la grossesse. Dans ce contexte, il peut devenir difficile de trouver quelqu’un auprès de qui parler librement de ce que l’on éprouve.

Ces questions touchent aussi à l’identité : quelle place puis-je donner à cet enfant dans mon histoire, dans notre famille, dans ma manière de me reconnaître parent ? Comment continuer à parler d’un lien auquel la vie quotidienne laisse désormais si peu de place ?

Un récit littéraire peut s’attarder là. Il peut prendre le temps de faire exister une attente, une présence, ce que cette présence a engagé dans la vie de ceux qui l’espéraient. La lecture nous conduit à rester auprès de cette histoire, au-delà du fait de savoir qu’un enfant est mort.

C’est ce que j’ai apprécié dans Le Brasier : cette possibilité d’entrer dans une histoire humaine, avec ce qui a précédé la perte et ce qu’elle vient atteindre. On rencontre un couple, un lien amoureux, des moments de bonheur. La douleur arrive dans une vie qui avait déjà sa forme.

Se sentir seul dans une épreuve traversée à deux

La place du couple a beaucoup compté dans ma lecture. Nous sommes auprès de deux personnes qui traversent la même perte, avec tout ce que cela peut avoir de commun et de profondément solitaire.

On pourrait imaginer que vivre le même événement permet de se comprendre immédiatement. Que l’autre sait, puisqu’il était là. Qu’il ressent ce que nous ressentons, au moment où nous le ressentons.

Dans le deuil, les rythmes et les modes d’expression peuvent pourtant différer entre partenaires. L’un peut avoir besoin de parler quand l’autre a besoin de silence. Ces écarts ne disent pas lequel aime davantage ou souffre le plus, mais ils peuvent rendre la rencontre difficile à certains moments.

Le Brasier donne à approcher cette difficulté depuis l’intérieur d’une relation. On peut être aimé et se sentir seul avec une part de ce que l’on éprouve. On peut chercher l’autre sans trouver tout de suite la manière de le rejoindre.

J’ai aussi été sensible à ce que ces décalages rendent possible. À certains moments, ne pas être pris tous les deux dans le même mouvement de douleur laisse une place pour s’épauler. Celui qui dispose d’un peu plus d’appui peut en offrir à l’autre. Cette possibilité circule, au fil de leur traversée.

Ce que le roman me donne à penser, c’est cette attention nécessaire à l’expérience de l’autre, y compris lorsqu’elle nous échappe. Comment rester en lien avec quelqu’un dont la souffrance prend une forme différente de la nôtre ? Comment entendre sa solitude sans y lire aussitôt un éloignement ?

L’avant continue d’exister dans l’après

Charlotte Attry construit son roman autour de trois périodes : avant la naissance, pendant la semaine de la naissance et après. Nous passons de l’une à l’autre au fil des chapitres.

Cette construction nous fait rencontrer les personnages dans des moments très différents de leur vie. Nous découvrons ce qui fonde leur couple, ce qui les rapproche, les bonheurs qui leur appartiennent. Puis nous les retrouvons dans l’épreuve, avec cette connaissance de ce qui les lie.

J’ai été touchée par la place que ce choix laisse à leur histoire. La perte n’occupe pas seule notre regard sur eux. Les moments heureux gardent une présence dans le livre, jusque dans les pages où nous savons ce qui a eu lieu.

Pour moi, cela change la lecture. Une scène de l’avant nous revient avec la connaissance de l’après. Nous la recevons autrement. Et, dans le même temps, elle nous rappelle que ces personnages ont aimé, attendu, vécu des choses qui continuent de compter.

Cette question de la forme rejoint aussi celle que l’on rencontre lorsqu’on veut écrire à partir de sa vie.

Quelle place donner à l’événement qui a bouleversé notre histoire ? Faut-il commencer par lui ? Que devient tout ce qui l’a précédé ?

On peut avoir le sentiment qu’un récit doit suivre l’ordre des faits pour être fidèle à ce qui a été vécu. Le Brasier permet d’explorer une autre manière de composer. Les rapprochements entre les périodes font apparaître des liens, des contrastes, des résonances. L’ordre du récit participe à ce que nous pouvons ressentir de l’histoire.

Je lis cette alternance comme une manière de laisser plusieurs temps coexister. L’avant demeure accessible. Il appartient encore aux personnages et à la façon dont nous les rencontrons.

Ce qui devient possible en passant par la fiction

Charlotte Attry raconte, sur son site, qu’elle a rencontré une limite en écrivant sous sa propre identité. Le changement des prénoms, à l’exception de celui de Paul, lui a permis de prendre de la distance et de retrouver une liberté dans son texte. Elle pouvait travailler à partir de ce qu’elle avait ressenti et s’autoriser les transformations nécessaires au roman.

Ce passage vers la fiction m’intéresse particulièrement. Lorsqu’on écrit une expérience personnelle, on peut se sentir tenu par tout ce que l’on sait des faits. On connaît les personnes, les lieux, ce qui a été dit. On peut aussi anticiper les réactions de ceux qui se reconnaîtront.

Comment, dans ces conditions, laisser une scène se construire ? Comment entendre ce que le texte demande si chaque phrase doit également répondre à tout ce que l’on connaît de l’histoire réelle ?

L’expérience de Charlotte Attry montre une possibilité : transformer cette matière en roman. Des personnages prennent place dans le texte. L’autrice choisit ce qu’elle développe, ce qu’elle laisse hors champ, la manière dont les moments vont se répondre. Une liberté de composition devient possible.

Ce travail me paraît essentiel pour celles et ceux qui cherchent une forme à leur propre histoire. Écrire à partir de soi engage des choix. Un texte peut chercher à témoigner, à transmettre un souvenir, à explorer une émotion à travers un personnage. Ces intentions peuvent évoluer pendant l’écriture.

Dans Le Brasier, le vécu rencontre un travail romanesque. Et ce travail de la forme participe à la rencontre avec nous, lecteurs.

Que cherchent les mots quand la douleur demeure

Je reviens au passage cité au début de cet article. Après avoir écarté l’allègement et l’apaisement, il évoque le fait d’accepter, de dompter la colère, d’apprivoiser la culpabilité.

Ces mots supposent du temps. Ils laissent entendre une relation qui se cherche avec des sentiments encore présents, parfois difficiles à reconnaître ou à supporter. La question devient celle de la place qu’ils peuvent prendre, de ce que l’on peut en faire lorsqu’ils trouvent une expression.

J’entends dans ces phrases quelque chose du travail d’élaboration : revenir sur une expérience, essayer d’en saisir les mouvements, chercher des liens entre ce que l’on a vécu et ce que l’on peut en comprendre aujourd’hui.

Dans l’écriture, cela peut passer par des gestes très concrets. Choisir une scène. Trouver un mot plus précis. Reprendre une phrase parce qu’elle ne dit pas encore ce que l’on cherche à approcher.

Le texte devient alors un lieu de travail.

Il permet de se demander :

  • Est-ce bien cela que j’ai ressenti ?
  • Qu’est-ce qui apparaît maintenant, en l’écrivant ?
  • Quelle place puis-je laisser à ce qui reste contradictoire, à l’amour et à la colère, à ce que je comprends et à ce qui m’échappe encore ?

Il serait trop rapide d’en déduire que l’écriture apaise nécessairement le deuil. Ce passage nous donne accès à une expérience singulière. Il invite à interroger ce que l’écriture permet à cette voix, dans ce récit, sans en faire une promesse pour chacun.

Le deuil ne suit d’ailleurs pas un parcours identique d’une personne à l’autre, ni une succession prévisible d’étapes. Un moment de répit peut coexister avec une douleur qui revient. Cette diversité des mouvements mérite de garder sa place lorsque nous parlons de l’écriture et de ce que nous en attendons.

La dernière phrase de l’extrait ouvre encore une autre dimension :

« elle leur prête une voix dans le silence ».

Une voix suppose qu’il puisse y avoir quelqu’un pour l’entendre. Le récit sort alors de la seule relation entre la personne qui écrit et son histoire. Il rencontre un lecteur.

C’est aussi cela que j’ai envie de partager avec vous en ouvrant ces articles autour des livres. Nous pouvons entrer dans une expérience que nous n’avons pas vécue, nous laisser interroger par elle, découvrir quelque chose que nous ne savions pas regarder.

Je vous invite à découvrir Le Brasier pour cette attention à ce qui se joue entre deux êtres, dans l’histoire qu’ils ont construite et dans leur manière de traverser une perte. La construction du roman nous laisse approcher les moments qui les fondent autant que ceux qui les éprouvent. C’est à cet endroit que ma lecture de psychologue et ma lecture de romancière se sont rejointes.

Charlotte Attry, Le Brasier, Éditions du Rocher, 2026, 240 pages.


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Psychologue et écrivain, je partage dans mon site des articles sur l'écriture thérapeutique.

3 commentaires

  • Solweig Ely

    J’ai beaucoup aimé la nuance apportée autour de l’écriture : elle ne “guérit” pas forcément, n’efface rien, mais elle peut donner une forme à ce qui reste difficile à porter. Cette idée que le texte devient un lieu de travail, où l’on revient sur une expérience pour tenter d’en approcher les contours, me paraît très juste. On parle souvent de l’écriture comme d’un exutoire ; ici, elle apparaît plutôt comme un espace de mise en sens, et je trouve cette distinction précieuse.

  • marie verbau

    Merci Olivia pour cette analyse qui donne vraiment envie de lire ce livre. Effectivement l’écriture ouvre des portes et permet également de mettre de la distance

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