
Pourquoi passer par la fiction quand on écrit déjà sur soi ?
Quand on commence à écrire pour soi, on commence rarement par se demander dans quel genre littéraire on se situe.
On écrit parce que quelque chose déborde.
Une pensée revient.
Un souvenir insiste.
Une émotion demande une forme.
Une scène ancienne se réveille.
Une phrase entendue autrefois continue de travailler silencieusement.
Un événement, parfois, n’a jamais vraiment trouvé sa place.
Alors on ouvre un carnet, un document, une page blanche, et l’on écrit.
Cela peut prendre la forme d’un journal.
D’un fragment autobiographique.
D’une lettre qu’on n’enverra pas.
D’un récit de vie.
D’une scène de l’enfance.
D’un texte adressé à une personne absente.
D’un dialogue avec soi-même.
D’un ensemble de notes que l’on ne sait pas encore nommer.
Au début, la question de la forme peut sembler secondaire.
Ce qui compte, c’est d’écrire.
Déposer.
Comprendre.
Revenir sur ce qui a été vécu.
Mettre des mots sur ce qui était confus.
Réordonner un peu le chaos.
Entendre ce qui, en soi, n’avait pas encore pu être entendu.
Mais, à mesure que l’écriture avance, une autre question peut apparaître.
Elle ne surgit pas toujours tout de suite.
Elle arrive parfois après plusieurs mois de journal.
Après des textes autobiographiques.
Après des ateliers.
Après des fragments écrits autour de l’enfance, de la famille, du deuil, de l’amour, de la honte, de la colère, du silence.
Cette question pourrait se formuler ainsi :
qu’est-ce que je suis vraiment en train d’écrire ?
Est-ce un journal ?
Une autobiographie ?
Un récit de soi ?
Une autofiction ?
Une fiction inspirée du réel ?
Un roman ?
Un texte hybride qui ne sait pas encore à quel genre il appartient ?
Et derrière cette question, une autre se glisse souvent :
pourquoi aurais-je besoin de passer par la fiction, alors que j’ai commencé par écrire sur moi ?
Cette question est importante, parce qu’elle touche à un passage très particulier.
Le passage entre l’écriture de soi et l’invention.
Non pas comme une rupture.
Non pas comme une trahison du vrai.
Mais comme une autre manière de chercher une forme juste.
On peut écrire sur soi de plusieurs manières
Écrire sur soi ne veut pas toujours dire écrire son autobiographie.
Il y a d’abord le journal.

Le journal accueille ce qui vient. Il n’a pas besoin d’être construit. Il peut être répétitif, contradictoire, discontinu. Il peut commencer au milieu d’une phrase, revenir dix fois sur la même question, s’interrompre, reprendre, changer de ton.
Le journal n’a pas à devenir un livre.
Il est souvent un lieu de dépôt, d’observation, de traversée. Il permet de mettre quelque chose hors de soi sans encore lui donner une forme définitive.
Dans un journal, on peut écrire :
ce qui s’est passé aujourd’hui,
ce qui revient depuis longtemps,
ce que l’on n’ose pas dire,
ce que l’on ne comprend pas encore,
ce que l’on ressent sans savoir quoi en faire.
L’écriture autobiographique, elle, suppose déjà un autre mouvement.
Elle ne consiste plus seulement à déposer, mais à organiser.
Quand on entre dans une démarche autobiographique, on commence à regarder son histoire avec une certaine distance. On choisit des scènes. On relie des périodes. On cherche un fil. On se demande ce qui doit être raconté, ce qui peut rester dans l’ombre, ce qui éclaire un parcours.
L’autobiographie n’est pas seulement l’écriture de ce qui est arrivé. C’est déjà une mise en forme.
On ne peut jamais tout raconter.
On choisit.
On ordonne.
On interprète.
On donne un sens depuis le point où l’on se trouve aujourd’hui.
Puis, parfois, l’écriture se déplace encore.
On écrit quelque chose qui vient de soi, mais ce n’est plus exactement soi.
Le “je” commence à bouger.
Une scène vécue change légèrement.
Une personne réelle devient un personnage.
Un lieu se transforme.
Une chronologie se resserre.
Une émotion se déplace dans une situation inventée.
Un souvenir se mélange à une scène qui n’a jamais eu lieu.
C’est souvent là que commence une zone plus trouble : celle de l’autofiction, ou plus largement de l’écriture entre soi et fiction.
Et ce trouble peut être fécond.
Parce qu’il ne s’agit plus seulement de dire : “voici ce qui m’est arrivé”.
Il s’agit parfois de chercher une vérité plus profonde que la stricte exactitude des faits.
Le réel ne suffit pas toujours
On peut croire que, pour être vrai, un texte doit rester fidèle au réel.
Mais l’écriture montre souvent autre chose.

Le réel, tel qu’il a été vécu, n’est pas toujours directement écrivable.
Parfois, il est trop proche.
Trop chargé.
Trop confus.
Trop exposant.
Trop pris dans les visages réels, les noms réels, les lieux réels, les blessures encore actives.
Écrire directement “je” peut alors devenir difficile.
Non pas parce que l’on n’a rien à dire, mais parce que ce “je” est trop pris dans ce qu’il raconte.
Il doit se justifier.
Il veut être exact.
Il craint de trahir.
Il craint de blesser.
Il craint d’être reconnu.
Il craint de ne pas être cru.
Il craint aussi, parfois, de rester enfermé dans la place qu’il a occupée.
La fiction peut alors offrir un détour.
Ce détour n’est pas une fuite.
Il peut être une manière de respirer.
Quand on invente un personnage, on peut lui confier quelque chose sans qu’il soit soi.
Quand on transforme un lieu, on peut retrouver une atmosphère sans être prisonnier du lieu réel.
Quand on modifie une scène, on peut faire apparaître ce qui était psychiquement vrai, même si cela ne s’est pas passé exactement ainsi.
Quand on déplace une émotion dans une situation inventée, on peut parfois mieux l’entendre.
La fiction permet de transformer.
Elle peut condenser plusieurs personnes en un seul personnage.
Elle peut déplacer une scène d’une époque à une autre.
Elle peut inventer une fin qui n’a pas eu lieu.
Elle peut donner une voix à quelqu’un qui n’a jamais parlé.
Elle peut faire exister une tension que le récit autobiographique peine à contenir.
Ce n’est pas mentir.
C’est chercher une autre forme de vérité.
La fiction comme espace de déplacement
Passer par la fiction ne signifie pas nécessairement abandonner l’écriture de soi.
Pour beaucoup de personnes, la fiction vient au contraire après un long travail d’écriture personnelle.
Elle apparaît lorsque quelque chose demande à sortir du récit direct.
Une image revient, mais elle ne veut pas rester un souvenir.
Une scène s’impose, mais elle appelle un autre décor.
Une voix surgit, mais elle ne parle pas exactement comme soi.
Un personnage apparaît, et il porte quelque chose de familier sans être identifiable.
La fiction commence parfois à cet endroit précis : quand ce que l’on porte ne veut plus seulement être raconté, mais transformé.
Il ne s’agit plus seulement de dire :
“voilà ce qui m’est arrivé.”
Mais peut-être :
“voilà ce que cela fait vivre.”
“voilà ce que cela produit dans une existence.”
“voilà ce que cela pourrait devenir si je le déplaçais.”
“voilà le personnage qui pourrait porter cette tension.”
“voilà la scène qui pourrait faire sentir ce que je n’arrive pas à expliquer.”
La fiction offre un espace où l’on peut approcher une matière sans être obligé de la livrer telle quelle.
Elle protège parfois.
Elle libère aussi.
Parce qu’elle autorise l’invention.
Elle autorise le détour.
Elle autorise le mélange.
Elle autorise la condensation.
Elle autorise à ne pas tout expliquer.
Là où l’autobiographie cherche souvent à remettre de l’ordre dans une histoire vécue, la fiction peut créer une forme nouvelle à partir de ce qui reste vivant.
Journal, autobiographie, autofiction, fiction : comment sentir la forme juste ?
Il n’y a pas de réponse générale.
Il ne s’agit pas de dire que la fiction serait plus élevée, plus littéraire ou plus aboutie que le journal ou l’autobiographie.
Chaque forme a sa nécessité.

Le journal est juste lorsqu’on a besoin d’un espace libre, intime, non finalisé.
Il permet de déposer sans construire. Il accompagne les mouvements intérieurs, les retours, les contradictions, les reprises.
L’autobiographie devient juste lorsqu’on sent le besoin de donner forme à un parcours.
Elle permet de relier les événements, de comprendre une trajectoire, de transmettre quelque chose de son histoire.
L’autofiction peut devenir juste lorsque le “je” a besoin de rester présent tout en se déplaçant.
On part de soi, mais on transforme. On ne cherche plus seulement l’exactitude factuelle, mais une vérité subjective, sensible, psychique.
La fiction commence à appeler lorsqu’un autre espace devient nécessaire.
Quand un personnage apparaît.
Quand une scène inventée semble plus juste que la scène réelle.
Quand le texte demande à quitter le témoignage.
Quand le réel devient trop étroit.
Quand l’on sent que l’invention permettrait de dire autrement.
Quand une voix se forme, mais qu’elle n’est plus tout à fait la nôtre.
Ce n’est pas toujours une décision intellectuelle.
On ne choisit pas toujours la forme avant d’écrire.
Parfois, on écrit quelques pages, puis on écoute ce qu’elles demandent.
Est-ce que ce texte veut rester dans le journal ?
Est-ce qu’il veut devenir un récit autobiographique ?
Est-ce qu’il cherche une forme plus hybride ?
Est-ce qu’un personnage commence à prendre son autonomie ?
Est-ce qu’une scène inventée ouvre plus de vérité que la scène réelle ?
Est-ce que le “je” doit rester, ou est-ce qu’un “elle”, un “il”, un “tu”, un “nous” permettrait autre chose ?
La forme juste n’est pas toujours celle qu’on avait prévue.
Elle se découvre souvent dans l’écriture.
Pourquoi la fiction peut faire peur quand on vient de l’écriture de soi
Pour les personnes qui ont beaucoup écrit à partir d’elles-mêmes, la fiction peut impressionner.
On peut avoir l’impression de ne pas être “du côté” de la fiction.
Comme si la fiction appartenait aux autres : aux romanciers, aux personnes qui inventent facilement, à celles qui savent construire des intrigues, imaginer des mondes, créer des personnages.
On peut se dire :
“Moi, je sais écrire à partir de ce que je vis.”
“Je peux écrire un journal.”
“Je peux écrire des souvenirs.”
“Je peux écrire des textes introspectifs.”
“Mais inventer, je ne sais pas.”
Cette impression est compréhensible.
Pourtant, la fiction ne demande pas forcément de commencer par une grande invention spectaculaire.
Elle peut commencer très modestement.
Par un personnage qui marche dans une rue.
Par une maison qui n’est pas exactement celle de l’enfance, mais qui en garde quelque chose.
Par une voix qui ne dit pas “je”, mais qui porte une émotion connue.
Par une scène qui ressemble à un souvenir, puis s’en éloigne.
Par une atmosphère.
Par un détail.
Par une tension.
La fiction ne demande pas toujours de quitter entièrement le réel.
Elle demande parfois seulement de le laisser bouger.
C’est souvent cela qui est difficile : accepter que le texte ne soit plus tenu par l’exactitude, mais par sa nécessité propre.
Dans l’écriture de soi, on peut se demander :
“Est-ce que c’est vraiment comme cela que ça s’est passé ?”
Dans la fiction, la question devient différente :
“Est-ce que cette scène est vivante ?”
“Est-ce qu’elle porte une tension ?”
“Est-ce que ce personnage commence à exister ?”
“Est-ce que quelque chose donne envie de continuer ?”
Ce déplacement peut être très libérateur.
Mais il demande aussi d’être accompagné, parce qu’il ouvre une zone plus incertaine.
La fiction n’efface pas la vérité : elle la travaille autrement
Il y a parfois une inquiétude à passer par la fiction.
Comme si inventer revenait à trahir.
Trahir son histoire.
Trahir les faits.
Trahir les personnes réelles.
Trahir la mémoire.
Mais la fiction n’a pas pour fonction de remplacer le réel par un mensonge.

Elle peut permettre de travailler autrement ce qui nous traverse.
Un personnage inventé peut porter une vérité émotionnelle très forte.
Une scène inventée peut faire sentir une tension qui, dans la réalité, était diffuse.
Un lieu fictif peut concentrer plusieurs lieux réels.
Une intrigue peut mettre en mouvement une question qui, dans la vie, restait immobile.
La fiction ne demande pas toujours :
“qu’est-ce qui s’est passé ?”
Elle demande parfois :
“qu’est-ce que cela révèle ?”
“qu’est-ce que cela transforme ?”
“qu’est-ce qui insiste encore ?”
“qu’est-ce qui cherche une forme ?”
C’est pour cela qu’elle peut être si précieuse après un travail d’écriture de soi.
Parce qu’elle permet de ne pas rester enfermé dans le matériau brut.
Elle ouvre un espace où l’on peut déplacer ce qui a été vécu, sans le nier.
Entrer en fiction, ce n’est pas forcément vouloir écrire un roman immédiatement
Il est important de le dire : entrer en fiction ne signifie pas forcément commencer un roman de trois cents pages.
La fiction peut prendre plusieurs formes.
Une nouvelle.
Un fragment.
Une prose narrative.
Un texte hybride.
Une scène isolée.
Un ensemble de voix.
Un récit court.
Un roman, peut-être, mais pas toujours tout de suite.
Parfois, l’erreur consiste à croire que la fiction doit immédiatement devenir un projet immense.
Alors on se bloque.
On pense qu’il faut une intrigue, une structure, une fin, un plan, des personnages complets, un genre précis.
Mais on peut entrer en fiction par une porte beaucoup plus simple.
Écrire une scène.
Faire apparaître une voix.
Suivre un personnage pendant quelques minutes.
Inventer un lieu.
Transformer un souvenir en situation.
Laisser une tension se déployer sans l’expliquer trop vite.
Ce sont de petites portes, mais elles peuvent ouvrir un grand espace.
Une première consigne pour sentir ce passage
Pour commencer à explorer ce passage vers la fiction, tu peux essayer cette consigne.
Imagine un personnage qui marche dans une rue.
Tu ne vois pas encore son visage.
Tu le vois seulement de dos.
Observe-le.
Comment marche-t-il ?
Que porte-t-il ?
Est-ce qu’il avance vite, lentement, droit, de travers ?
Est-ce qu’il semble fuir quelque chose, attendre quelqu’un, chercher une adresse, rentrer chez lui sans en avoir envie ?
Y a-t-il un détail qui le rend singulier ?
Un manteau trop grand.
Une démarche étrange.
Un sac tenu contre lui.
Une main cachée dans une poche.
Une façon de se retourner sans se retourner vraiment.
Écris la scène en restant derrière lui.
Ne raconte pas encore toute son histoire.
Ne dis pas qui il est.
Fais seulement sentir qu’il y a quelque chose à découvrir.
Cette consigne est volontairement simple.
Elle ne demande pas d’avoir une intrigue.
Elle ne demande pas de savoir d’où vient le personnage, ni où il va.
Elle demande seulement de regarder.
C’est parfois ainsi que la fiction commence : par une présence que l’on accepte de suivre avant de la comprendre.
Quand la fiction commence à appeler
Si tu écris déjà sur toi, si tu tiens un journal, si tu explores ton histoire, si tu as commencé un récit autobiographique, il est possible qu’un jour la fiction commence à appeler.
Ce n’est pas obligatoire.
Ce n’est pas une étape supérieure.
Ce n’est pas une injonction à transformer tout texte personnel en roman.
Mais si cela arrive, il peut être important de ne pas refermer trop vite cette porte.
Peut-être qu’un personnage commence à porter quelque chose que le “je” ne peut plus porter seul.
Peut-être qu’une scène inventée permet d’approcher une vérité autrement.
Peut-être qu’un souvenir demande à être déplacé.
Peut-être qu’un texte cherche une forme plus libre.
Peut-être qu’il ne s’agit plus seulement de raconter ce qui a eu lieu, mais de laisser naître une œuvre possible à partir de ce qui insiste encore.
C’est précisément ce passage que j’ai envie d’accompagner avec Plumes de fiction.
Non pas une formation d’écriture créative classique, fondée sur des recettes narratives ou des plans d’intrigue à appliquer.
Mais un espace pour entrer en fiction à partir de ce qui appelle déjà : une image, une scène, une voix, un personnage, une tension, une matière encore fragile.
Avant l’ouverture de cette nouvelle formation, je propose une masterclass gratuite :
Entrer en fiction
Comment passer d’une intuition à une œuvre possible
Elle aura lieu le mercredi 24 juin à 18h, en ligne.

Cette masterclass s’adresse particulièrement aux personnes qui viennent de l’écriture de soi, du journal, de l’autobiographie ou de l’écriture thérapeutique, et qui sentent qu’un autre espace pourrait s’ouvrir.
Nous verrons comment reconnaître ce qui appelle dans une matière fictionnelle, comment ne pas l’étouffer trop vite, et comment commencer à lui donner forme sans attendre d’avoir toute l’histoire.
Tu peux t’inscrire ici :
La masterclass sera précédée d’un défi gratuit :
5 jours pour entrer en fiction
Il aura lieu du 19 au 23 juin sur Telegram.

Chaque jour, je proposerai une consigne pour commencer à explorer l’écriture de fiction.
À bientôt,
Olivia
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