
Dire la vérité sans trahir : le vrai travail de l’écriture autobiographique
Il y a une question qui revient presque toujours dès que l’on commence à écrire sur soi, parfois très tôt, parfois plus tard, au moment où les textes s’accumulent et où l’écriture prend une place plus centrale :
qu’est-ce que j’ai le droit de dire ?
Et très vite, derrière cette question, une autre surgit, souvent plus chargée encore :
qu’est-ce que mes proches vont en faire ?
Parce que l’écriture autobiographique ne touche jamais uniquement à des souvenirs. Elle touche des liens. Elle réactive des loyautés anciennes, des équilibres implicites, des pactes silencieux. Elle expose des zones que l’on avait appris à tenir fermées — parfois pour se protéger soi-même, parfois pour protéger les autres, parfois simplement pour que la famille, ou le système autour, continue de tenir.
Dire la vérité n’est pas difficile seulement parce que c’est intime.
C’est difficile parce que cela réveille une peur très précise, parfois diffuse, parfois très nette : celle de trahir.
Or cette peur mérite d’être entendue.
Pas dépassée à marche forcée.
Compris, travaillée, transformée en cadre.
Car écrire juste ne signifie pas tout dire.
Et protéger ne signifie pas mentir.
Pourquoi la question « ai-je le droit ? » bloque autant
Quand quelqu’un se demande s’il a « le droit » d’écrire ce qu’il a vécu, il ne pose pas une question juridique ou morale. Il met en mots un conflit interne : le tiraillement entre un désir de dire et la peur de perdre quelque chose d’essentiel — l’amour, la place, la paix, une image de soi, parfois même une appartenance.
Le problème n’est presque jamais la vérité elle-même.
Le problème, c’est ce que la vérité risque de déclencher après coup : une dispute, une rupture, un reproche, une attaque, ou parfois quelque chose de plus silencieux mais tout aussi violent — être réduite à « celui ou celle qui raconte », « celui ou celle qui règle ses comptes », « celui ou celle qui exagère ».
Ce qui bloque, bien souvent, ce n’est pas l’écriture en tant que telle.
C’est l’anticipation de l’après.
Dire la vérité n’est pas la même chose que tout dire
Dans les parcours autobiographiques, une confusion revient fréquemment : celle entre dire la vérité et tout dire.
Tout dire peut parfois être un geste de décharge : vider, déposer, se soulager d’une tension devenue trop lourde. Ce geste est précieux, et il a toute sa place dans l’écriture intime. Mais il n’a pas nécessairement vocation à devenir un texte transmis.
Dire la vérité, en revanche, engage un autre travail.
Cela suppose de choisir. D’organiser. De poser une distance. Parfois de renoncer à certains détails pour préserver le cœur de ce qui doit être dit.

Le travail autobiographique commence souvent à cet endroit précis : lorsque l’on comprend que la vérité narrative n’est pas une transparence brute, mais une fidélité construite. Une fidélité au vécu, oui — mais pensée, travaillée, mise en forme.
Les proches : le point aveugle de l’écriture
Dès que l’on écrit sur soi, on écrit aussi sur les autres, même sans le vouloir.
Parce que nos souvenirs sont relationnels. Parce que nos scènes ont des témoins. Parce que notre histoire s’est construite dans des regards, des paroles, des silences reçus.
Or les proches ne lisent jamais de manière neutre.
Ils lisent depuis leur place : leur mémoire, leur honte, leur culpabilité, leur besoin de se défendre, ou leur besoin d’être aimés.
Il y a une phrase difficile, mais profondément libératrice, à accepter lorsque l’on écrit :
tu ne contrôles pas la réception.
Tu peux écrire avec nuance, avec délicatesse, avec prudence : un proche peut se sentir attaqué quand même. Parce que ce qui est touché n’est pas seulement un fait, mais une image de soi, une version familiale, parfois un pacte implicite : on n’en parle pas.
Reconnaître cela ne doit pas empêcher d’écrire.
Mais cela oblige à penser la forme.
Le secret : information cachée ou organisation psychique ?
Un secret n’est pas seulement quelque chose que l’on cache.
C’est souvent une organisation psychique. Un système de protection. Une manière de maintenir un équilibre.
Il existe des secrets qui protègent l’intime vivant.
D’autres qui protègent une honte ancienne.
D’autres encore qui protègent un coupable, ou une famille de son propre vertige.
Et il y a ces secrets diffus, transmis comme une brume : personne ne les nomme, mais tout le monde en subit les effets.

C’est pour cela que la question qu’est-ce que j’ai le droit de dire ? ne peut jamais recevoir une réponse unique. Elle dépend de ce que le secret tient, de ce qu’il empêche, de ce qu’il protège — et de ce que ton écriture cherche à faire.
Une boussole simple : pour quoi écris-tu ceci ?
Lorsqu’une scène implique un proche et fait hésiter, un repère aide souvent à y voir plus clair :
Écris-tu pour comprendre ?
Écris-tu pour faire payer ?
Ou écris-tu pour transmettre ?
Ce n’est pas une morale.
C’est un diagnostic.
Un texte encore pris dans la fonction de faire payer sera souvent frontal, saturé, accusatoire. Il peut être nécessaire pour toi à un moment donné. Mais il n’est pas toujours transmissible tel quel.
Un texte qui cherche à comprendre ouvre déjà une autre place : celle où tu peux regarder sans t’effondrer, sans te justifier, sans régler le compte de quelqu’un. Tu redeviens sujet.
Et lorsqu’un texte vise la transmission, un travail supplémentaire devient nécessaire : choisir, construire, protéger, déplacer, parfois anonymiser, parfois fusionner des figures, parfois changer de focale.
Protéger sans mentir : le vrai savoir-faire autobiographique
On croit souvent que l’alternative est simple : soit je dis tout, soit je mens.
C’est faux.
Il existe une troisième voie : la vérité protégée.
Celle qui garde l’essentiel du vécu, mais qui travaille la forme pour éviter la collision.
Changer des identifiants, des lieux, des âges, des chronologies, sans toucher au noyau émotionnel.
Écrire une scène composite qui dit vrai sur l’expérience, même si elle n’est pas la reproduction factuelle d’un moment précis.
Écrire depuis ton point de vue interne — ce que cela m’a fait — plutôt que depuis l’accusation.
Garder une version brute pour toi, et créer ensuite une version transmissible.
Ce n’est pas trahir.
C’est travailler.
Alors, qu’est-ce qu’on a le droit de dire ?
On a le droit d’écrire ce qui nous appartient : notre vécu, notre perception, notre trace.
Mais on a aussi une responsabilité : ne pas faire de l’écriture un acte de violence ou une scène de règlement de comptes déguisée.
Cette responsabilité n’est pas un frein.
C’est une exigence de justesse.
Et c’est précisément pour cela que l’écriture autobiographique est un art.
Conclusion
La vraie question n’est peut-être pas ai-je le droit ?
Mais : quelle forme rend cette vérité possible, sans te trahir, et sans frapper aveuglément ?
C’est exactement ce que nous explorerons dans la masterclass de jeudi : la question du secret, la place des proches, la peur de la réception, et les outils concrets pour écrire vrai tout en protégeant ce qui doit l’être.
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