
Pourquoi certaines expériences restent sans mots
Il arrive, dans un parcours d’écriture personnelle ou autobiographique, que certaines expériences résistent durablement à la mise en mots.
La personne sait qu’il y a quelque chose d’important à cet endroit-là.
Elle le sent.
Parfois même, elle y revient régulièrement, par la pensée, par des images, par des sensations diffuses.
Et pourtant, lorsqu’elle tente d’écrire, rien ne se passe.
Ou presque rien.
Les phrases restent vagues.
Les mots semblent glisser à côté.
L’écriture s’interrompt rapidement, laissant une impression de fatigue, de confusion ou de découragement.
Ce phénomène est très fréquent.
Il concerne aussi bien des personnes engagées dans une écriture thérapeutique que des auteurs travaillant sur un récit autobiographique ou romanesque.
L’erreur la plus fréquente : croire que les mots manquent par manque de courage
Dans notre culture, nous avons tendance à penser que parler — ou écrire — est avant tout une question de volonté.
Si les mots ne viennent pas, c’est que l’on n’ose pas.
Si l’on n’écrit pas, c’est que l’on évite.
Si l’on tourne autour d’un sujet, c’est que l’on refuse d’y aller vraiment.
Cette lecture est très culpabilisante.
Et surtout, elle est cliniquement fausse dans de nombreux cas.
Car ce qui empêche l’accès aux mots n’est pas toujours un refus conscient.
C’est souvent une impossibilité psychique, liée à la manière dont l’expérience a été vécue et intégrée — ou non.
Mettre en mots suppose un travail psychique préalable
Pour qu’une expérience puisse être racontée, il ne suffit pas qu’elle ait eu lieu.
Encore faut-il que le psychisme ait pu, au moment où elle s’est produite — ou dans l’après-coup — effectuer un certain nombre d’opérations internes :
- ressentir sans être débordé,
- penser sans se dissocier,
- relier ce qui arrive à d’autres éléments de l’histoire,
- trouver un minimum de continuité temporelle.
Lorsque ces opérations sont possibles, l’expérience peut devenir un souvenir narratif.
Elle peut être racontée, transmise, élaborée.
Mais lorsque ces opérations ne sont pas possibles, l’expérience reste hors récit.
Elle existe.
Elle agit.
Mais elle ne se dit pas.
Ne pas vouloir écrire et ne pas pouvoir écrire : deux réalités très différentes

Il est essentiel, dans un travail d’écriture, de distinguer clairement deux situations.
Il y a d’abord le fait de ne pas vouloir écrire.
La personne sait ce qu’elle pourrait aborder, mais elle choisit de ne pas le faire.
Ce choix peut être temporaire ou durable.
Il peut être lié à une priorité différente, à un besoin de protection, ou simplement à une indisponibilité intérieure.
Ce non-choix est une position subjective.
Il peut être respecté.
Et puis, il y a le fait de ne pas pouvoir écrire.
Dans ce cas, le désir est souvent présent.
La personne aimerait écrire.
Elle sent que quelque chose cherche à se dire.
Mais l’accès aux mots est bloqué.
Les phrases ne se forment pas.
Ou bien elles se fragmentent.
Ou bien l’écriture déclenche une fatigue immédiate, une montée d’angoisse, parfois un sentiment de vide ou d’irréalité.
Dans cette situation, parler de résistance ou de refus est inapproprié.
Il s’agit d’un empêchement psychique réel.
Le trauma : quand l’expérience déborde la capacité de symbolisation
Dans le traumatisme, l’expérience vécue dépasse les capacités psychiques disponibles au moment où elle survient.
Le psychisme est alors mobilisé pour faire face, pour tenir, pour survivre.
Il n’a pas les ressources nécessaires pour transformer ce qui se passe en quelque chose de pensable.
Il est important de rappeler que le trauma ne dépend pas uniquement de la gravité objective d’un événement.
Il dépend aussi :
- de l’âge,
- du contexte,
- de la présence ou non de soutien,
- de l’état psychique préalable,
- de la répétition éventuelle de situations similaires.
C’est pourquoi certaines expériences, pourtant banalisées de l’extérieur, peuvent avoir un impact traumatique profond.
Lorsque cela se produit, l’expérience ne s’inscrit pas dans une mémoire narrative classique.
Elle ne se range pas dans une chronologie.
Elle laisse des traces autrement.
Comment le trauma se manifeste quand il n’y a pas de mots
Lorsqu’une expérience traumatique n’a pas pu être symbolisée, elle ne disparaît pas.
Elle se manifeste par d’autres voies :
- des sensations corporelles envahissantes ou au contraire absentes,
- des réactions émotionnelles disproportionnées,
- des répétitions relationnelles,
- des évitements inexpliqués,
- des silences persistants autour de certaines périodes de vie.
Dans ce contexte, l’absence de mots n’est pas un échec du sujet.
Elle est une conséquence directe du débordement initial.
Demander à la personne de « raconter » ce qu’elle n’a pas pu symboliser revient à lui demander un travail psychique qui n’est pas encore possible.
La sidération : quand la pensée se suspend

Certaines expériences provoquent un état de sidération.
La personne est alors comme figée.
Elle continue parfois à agir, à parler, à fonctionner, mais la pensée est suspendue.
La sidération n’est pas un oubli.
C’est une interruption des capacités associatives.
L’événement est enregistré, mais il n’est pas élaboré.
Plus tard, lorsque la personne tente d’écrire, elle se heurte à ce même arrêt :
il n’y a pas de fil,
pas de continuité,
pas de narration possible.
Les mots manquent parce que la pensée a été interrompue au moment même où l’expérience se produisait.
Le clivage : protéger l’équilibre interne
Dans d’autres situations, le psychisme met en place un clivage.
Certaines parties de l’expérience sont maintenues à distance pour permettre au sujet de continuer à vivre, à travailler, à s’occuper des autres.
Ce mécanisme est souvent vital.
Il permet de préserver un équilibre psychique fragile.
Mais le clivage empêche la circulation entre les différentes zones de soi.
Or, écrire suppose précisément cette circulation.
Tant que le clivage reste nécessaire, l’accès aux mots est limité.
Le silence joue alors un rôle protecteur.
La surcharge émotionnelle : trop d’affects, pas assez de forme
Il arrive aussi que les mots manquent non pas par absence, mais par excès.
Il y a trop d’émotions à la fois :
peur, colère, tristesse, honte, confusion.
Dans ces moments-là, le langage est débordé.
Il n’a pas encore les moyens de différencier, d’organiser, de hiérarchiser.
Demander une écriture structurée dans cet état revient à exiger une mise en ordre impossible.
L’absence de mots ne signifie pas qu’il n’y a rien à dire.
Elle signifie qu’il y a trop.
Quand le psychisme empêche l’accès au langage
Empêcher l’accès aux mots est parfois une stratégie de protection.
Le psychisme retarde la symbolisation tant qu’elle risquerait de :
- désorganiser l’équilibre interne,
- réactiver des affects non régulables,
- fragiliser des mécanismes de survie encore nécessaires.
Il ne s’agit pas d’un refus conscient.
Il s’agit d’une temporisation.
La mise en mots devient possible lorsque certaines conditions sont réunies :
- un cadre suffisamment contenant,
- une sécurité psychique minimale,
- une distance tolérable avec l’expérience,
- un rythme respectueux.
Tant que ces conditions ne sont pas là, le silence persiste.
Pourquoi forcer l’écriture est rarement aidant

Face à ce silence, beaucoup de personnes se contraignent.
Elles se fixent des objectifs, se donnent des injonctions, se reprochent de ne pas avancer.
Elles pensent qu’en insistant, quelque chose finira par céder.
Or, forcer l’écriture ne crée pas de symbolisation.
Cela peut au contraire renforcer les défenses, augmenter l’angoisse ou provoquer un épuisement.
L’écriture thérapeutique n’est pas une épreuve à réussir.
Elle n’est pas une preuve de courage.
Elle est un travail d’ajustement.
Ce qui se prépare avant les mots
Le silence n’est pas une absence de travail psychique.
Il correspond souvent à une phase pré-symbolique, pendant laquelle quelque chose s’organise lentement :
– des sensations,
– des images,
– des fragments de pensée,
– des affects encore sans forme.
Ce travail est discret, souvent invisible.
Mais il est réel.
Lorsque l’écriture devient possible, elle s’appuie sur ce processus souterrain.
Elle n’arrive ni trop tôt, ni trop tard.
Elle arrive au moment juste.
L’écriture comme point d’arrivée, et non comme injonction
Contrairement à une idée très répandue, l’écriture n’est pas toujours un point de départ.
Elle est parfois un aboutissement.
Elle intervient lorsque le psychisme dispose enfin des ressources nécessaires pour transformer l’expérience en langage.
Changer ce regard permet de transformer la relation à l’écriture :
le silence n’est plus un obstacle à combattre,
mais un indicateur clinique du travail en cours.
Conclusion : respecter la temporalité psychique
Si certaines expériences restent sans mots, ce n’est ni par faiblesse, ni par manque de courage.
C’est parce que le psychisme protège ce qui n’a pas encore trouvé une forme symbolique supportable.
L’écriture juste n’est pas celle qui force l’accès.
C’est celle qui respecte le rythme interne, les seuils, les limites.
Dans cette perspective, le silence cesse d’être vécu comme un échec.
Il devient une étape du processus.
✍️ Plumes thérapeutiques s’adresse aux personnes pour qui écrire est nécessaire, mais parfois difficile.
Celles et ceux qui sentent que quelque chose cherche à se dire, mais que les mots ne viennent pas toujours.
Celles et ceux qui savent que l’écriture peut soutenir un travail intérieur, à condition qu’elle soit bien accompagnée.
Le programme repose sur une approche clinique de l’écriture :
respect de la temporalité psychique, travail indirect quand c’est nécessaire, cadre contenant, consignes pensées pour favoriser la symbolisation sans effraction.
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