L'écriture thérapeutique,  Psychologie

Écrire le trauma sans le réveiller

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Écrire le trauma sans le réveiller

Il y a une question qui revient souvent, parfois formulée explicitement, parfois seulement suggérée entre les lignes :
« Et si écrire réveillait quelque chose que je n’arrive plus à contenir ? »

Cette inquiétude traverse de nombreuses personnes qui s’approchent de l’écriture avec une histoire marquée par des expériences traumatiques.
Non pas une peur vague ou théorique, mais une appréhension profondément incarnée, souvent déjà éprouvée dans le corps.

Certaines ont essayé d’écrire, puis se sont arrêtées.
D’autres n’osent même pas commencer.
D’autres encore écrivent longtemps autour d’un point qu’elles évitent soigneusement, sans toujours comprendre pourquoi.

Cette retenue n’est ni une faiblesse, ni un manque de volonté.
Elle est, très souvent, une forme de régulation psychique.

Le trauma n’est pas un souvenir comme les autres

Dans l’imaginaire collectif, le trauma serait un événement douloureux qu’il faudrait raconter pour s’en libérer.
Or, du point de vue clinique, le trauma n’est pas d’abord ce qui est arrivé.
Il est ce qui n’a pas pu être intégré au moment où cela s’est produit.

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Ce qui a débordé les capacités psychiques disponibles.
Ce qui a été vécu sans suffisamment de soutien, de temps, ou de cadre pour être symbolisé.

C’est pourquoi le trauma ne s’inscrit pas toujours dans une mémoire narrative claire.
Il se manifeste autrement :

  • par des sensations corporelles diffuses,
  • par des réactions émotionnelles disproportionnées,
  • par des silences,
  • par des répétitions,
  • par des évitements que la personne ne choisit pas consciemment.

Dans ce contexte, demander à quelqu’un d’« écrire le trauma » peut être vécu comme une demande trop directe, parfois intrusive, parfois dangereuse du point de vue interne.

La peur n’est donc pas tant d’écrire que de perdre l’équilibre que l’on a mis tant de temps à construire.

Pourquoi l’écriture directe peut être vécue comme menaçante

Lorsque l’écriture s’approche trop vite, trop frontalement, trop littéralement de l’expérience traumatique, elle peut court-circuiter les mécanismes de protection encore nécessaires.

Certaines personnes décrivent alors :

  • une montée d’angoisse difficile à réguler,
  • une dissociation,
  • une sensation de débordement,
  • une fatigue extrême après l’écriture,
  • ou, à l’inverse, un engourdissement émotionnel.

Ces réactions ne signifient pas que l’écriture est « mauvaise ».
Elles indiquent simplement que la distance n’est pas encore juste.

L’enjeu n’est donc pas de renoncer à écrire, mais de modifier la manière d’écrire.

Écrire le trauma ne signifie pas écrire l’événement

L’une des confusions les plus fréquentes consiste à croire que travailler le trauma par l’écriture impliquerait nécessairement de raconter les faits, de revivre la scène, de nommer précisément ce qui s’est passé.

Or, dans de nombreux cas, ce n’est ni possible, ni souhaitable, ni même pertinent à ce stade.

Le trauma ne se loge pas uniquement dans le contenu du souvenir.
Il s’inscrit dans les effets laissés sur le rapport au corps, au temps, à l’autre, à soi.

C’est pourquoi il est possible — et souvent plus soutenant — d’écrire autour du trauma plutôt que dedans.

La logique du contournement : une écriture indirecte mais profonde

Contourner ne signifie pas éviter par peur.
Cela signifie respecter le rythme de symbolisation possible.

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Le psychisme n’intègre pas sous la contrainte.
Il s’ouvre lorsqu’il se sent suffisamment en sécurité.

L’écriture thérapeutique peut alors devenir un espace où le trauma se manifeste de manière oblique, fragmentaire, métaphorique — sans exposition brutale.

Écrire par déplacement : laisser parler ce qui ne peut pas encore être dit

Une des voies les plus fécondes consiste à déplacer le point d’énonciation.

Plutôt que d’écrire « je », il est souvent plus accessible d’écrire :

  • un lieu,
  • un objet,
  • un paysage,
  • une maison,
  • un corps fictif,
  • un personnage imaginaire.

Ce déplacement crée une distance psychique protectrice.
Il permet à des éléments traumatiques d’apparaître sous forme de symboles, d’images, de situations, sans que la personne se sente directement exposée.

Le psychisme parle volontiers lorsqu’il n’est pas désigné de front.

Écrire les effets, pas la cause

Une autre manière d’aborder le trauma sans le réveiller consiste à écrire ce qu’il a modifié, plutôt que ce qui l’a provoqué.

Par exemple :

  • la manière d’entrer en relation,
  • le rapport à la confiance,
  • la difficulté à se reposer,
  • la vigilance constante,
  • le besoin de contrôle,
  • ou, au contraire, la tendance à se retirer.

Cette écriture permet de travailler les traces actuelles du trauma, là où elles sont déjà présentes dans le quotidien, sans replonger dans la scène originelle.

On ne raconte pas l’événement.
On observe ses résonances.

Écrire le corps dans le présent

Le trauma est souvent stocké dans le corps, sous forme de tensions, de réactions automatiques, de sensations difficiles à nommer.

Avant toute écriture narrative, il peut être profondément régulateur d’écrire à partir du corps tel qu’il est aujourd’hui :

  • ce qu’il supporte,
  • ce qu’il refuse,
  • ce qu’il signale,
  • ce qu’il protège.

Cette écriture corporelle n’exige ni chronologie ni cohérence.
Elle remet en circulation une forme de présence à soi, sans forcer l’accès au passé.

Écrire les silences, les blancs, les absences

Le trauma se manifeste souvent par ce qui manque.
Des zones floues.
Des souvenirs absents.
Des émotions inaccessibles.

Plutôt que de chercher à combler ces vides, l’écriture peut consister à les reconnaître.

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Écrire :

  • « je ne sais pas »,
  • « je n’ai pas de mots »,
  • « il y a un trou ici ».

Cette écriture de l’absence est déjà une mise en forme psychique.
Elle respecte la limite sans la nier.

Écrire ce qui a permis de tenir

Une autre approche essentielle consiste à écrire non pas ce qui a fait effraction, mais ce qui a permis de survivre.

Les stratégies mises en place — même coûteuses — ont souvent été nécessaires à un moment donné.

Les reconnaître par l’écriture, c’est :

  • redonner une cohérence à l’histoire psychique,
  • sortir d’une lecture uniquement déficitaire,
  • restaurer une continuité interne.

Cette écriture est profondément structurante.
Elle ne minimise pas la souffrance, mais elle reconnaît les ressources mobilisées.

Le rôle du cadre : écrire sans se perdre

Écrire le trauma — même indirectement — nécessite un cadre clair.

Cela implique :

  • un temps limité,
  • un début et une fin explicites,
  • un retour au corps ou à l’environnement après l’écriture,
  • la possibilité de s’arrêter à tout moment.

Sans cadre, l’écriture peut devenir envahissante.
Avec un cadre, elle devient un espace tiers, médiateur, contenant.

L’écriture n’a pas à être héroïque

Il existe une injonction implicite à la bravoure dans certains discours autour du trauma :
oser, affronter, regarder en face.

Or, le courage psychique prend parfois la forme inverse :
savoir ne pas forcer.

L’écriture juste n’est pas celle qui expose,
mais celle qui s’ajuste.

Quand sait-on que l’écriture est soutenante ?

Certains indicateurs peuvent guider :

  • la possibilité de s’arrêter sans panique,
  • un apaisement relatif après l’écriture,
  • une fatigue contenue mais pas désorganisante,
  • le sentiment d’avoir déposé quelque chose, même minime.

À l’inverse, si l’écriture laisse un état durable de confusion, d’angoisse ou de dissociation, il est nécessaire de repenser la modalité, le cadre, ou l’accompagnement.

Ce n’est pas un échec.
C’est une information clinique.

Écrire n’est pas revivre

L’écriture thérapeutique n’a pas pour vocation de faire revivre le trauma.
Elle vise, progressivement, à permettre une mise en forme symbolique, à la mesure de ce qui est tolérable.

Parfois, cela commence très loin du cœur du trauma.
Parfois, cela n’y arrive jamais directement — et ce n’est pas un problème.

Le travail se fait malgré tout.

Conclusion : une écriture qui respecte la temporalité psychique

Écrire le trauma sans le réveiller, ce n’est pas contourner par lâcheté.
C’est reconnaître que le psychisme a sa propre logique, sa propre temporalité, ses propres seuils.

L’écriture devient alors non pas un lieu d’exposition, mais un espace de traduction progressive.

Un espace où quelque chose peut se dire, à distance juste.
Un espace où la personne reste présente à elle-même.
Un espace où l’écriture ne fait pas effraction, mais soutient le mouvement intérieur.


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Psychologue et écrivain, je partage dans mon site des articles sur l'écriture thérapeutique.

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