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L'écriture thérapeutique

Écrire sur soi : faut-il avoir peur de remuer le passé ?

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On croit parfois qu’écrire sur soi revient à ouvrir une porte que l’on ne saura plus refermer.

Une porte vers l’enfance, les souvenirs, les scènes difficiles, les émotions anciennes, les liens familiaux, les pertes, les silences, tout ce qui a été tenu à distance parce qu’il fallait continuer à vivre.

Beaucoup de personnes aimeraient écrire leur histoire, ou du moins en approcher certains fragments, mais quelque chose les retient.

Elles ne craignent pas seulement de mal écrire, de manquer de style, de ne pas trouver les mots ou de ne pas savoir par où commencer. Elles craignent d’être déstabilisées. Elles craignent que l’écriture remue trop, qu’elle fasse revenir ce qui était contenu, qu’elle ouvre une zone intérieure dont elles ne sauraient plus sortir.

Écrire sur soi peut en effet toucher des endroits sensibles. Certaines phrases réveillent le corps, certains souvenirs reviennent avec leur atmosphère, certaines scènes que l’on croyait lointaines se rapprochent dès qu’on commence à leur donner une forme.

Il serait trop simple de répondre que l’écriture fait toujours du bien, qu’il suffit de déposer les choses sur la page pour se sentir allégé, que les mots guérissent automatiquement ce qu’ils touchent.

L’écriture peut apaiser, bien sûr. Elle peut clarifier, relier, déplacer, rendre pensable ce qui ne l’était pas encore. Mais elle peut aussi remuer. Elle peut faire apparaître une émotion restée longtemps sans adresse, une colère que l’on croyait dépassée, une honte qui n’avait jamais été regardée de près, un chagrin qui n’avait pas trouvé sa place.

La question n’est donc pas de nier cette peur, mais plutôt de savoir ce qu’elle indique.

Car avoir peur de remuer le passé ne signifie pas forcément qu’il ne faut pas écrire. Cela peut signifier qu’il ne faut pas écrire n’importe comment, n’importe quand, sans cadre, sans rythme, sans forme, comme si l’écriture devait forcément consister à descendre d’un seul coup dans la cave entière de son histoire.

Écrire sur soi ne signifie pas tout rouvrir.

Ce n’est pas entrer sans lampe dans toute la maison du passé. C’est parfois choisir une pièce, une fenêtre, un objet sur une table, une scène précise, une phrase, un détail. C’est créer un cadre pour que quelque chose puisse apparaître sans tout envahir.

La peur de remuer n’est pas toujours une résistance

On parle souvent de résistance lorsqu’une personne hésite à écrire sur elle. Comme si une part d’elle savait qu’il faudrait y aller, mais se défendait, reculait, évitait, refusait le mouvement.

Il y a parfois de cela, bien sûr. Une peur peut empêcher, différer, faire remettre à plus tard, conduire à parler du projet d’écriture sans jamais entrer dans la page. Mais il est important de ne pas réduire trop vite cette peur à un obstacle qu’il faudrait simplement dépasser.

La peur de remuer le passé peut aussi être un signal.

Elle dit parfois : cette zone est sensible. Elle dit : quelque chose ici a besoin de précaution. Elle dit : je ne veux pas être envahie. Elle dit : je ne veux pas revivre ce que j’essaie d’écrire. Elle dit : je ne sais pas encore quelle forme pourrait contenir cela.

Il y a une grande différence entre une peur qui interdit toute écriture et une peur qui demande un cadre.

C’est peut-être l’une des questions les plus importantes dans l’écriture de soi : non pas seulement qu’est-ce que je vais écrire ?, mais comment vais-je m’approcher de ce qui demande à être écrit ?

On peut écrire frontalement, mais on peut aussi écrire par détour. On peut partir d’un souvenir central, mais on peut aussi commencer par une scène plus petite. On peut raconter un événement, mais on peut aussi décrire une pièce, un objet, une lumière, une phrase entendue, une sensation dans le corps. On peut écrire “je”, mais on peut aussi passer par une lettre, un fragment, une fiction, une image.

La prudence peut être une forme de respect du psychisme.

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Être remué n’est pas être débordé

Il faut aussi distinguer deux expériences que l’on confond souvent : être remué et être débordé.

Être remué, c’est sentir que quelque chose bouge. Une émotion revient, une scène se précise, une phrase touche plus que prévu. On peut être triste, troublé, silencieux après l’écriture. On peut avoir besoin de temps pour laisser reposer ce qui est apparu. On peut sentir qu’un texte a ouvert une zone importante.

Être débordé, c’est autre chose. C’est perdre ses appuis, se sentir envahi, ne plus parvenir à revenir au présent, être repris par une angoisse trop forte, ne plus dormir, ne plus pouvoir mettre de distance entre la scène écrite et la vie actuelle.

L’écriture de soi n’a pas à produire ce débordement pour être profonde.

Il existe parfois une croyance étrange selon laquelle un texte serait d’autant plus vrai qu’il fait mal, d’autant plus utile qu’il secoue, d’autant plus thérapeutique qu’il nous laisse bouleversé. Comme si l’intensité était la preuve que l’on a atteint le bon endroit.

Mais l’intensité n’est pas toujours un critère de justesse.

Une écriture peut être très importante sans être violente. Elle peut déplacer doucement. Elle peut faire apparaître une nuance, une image, une contradiction, une émotion discrète. Elle peut ne pas provoquer d’effondrement, et pourtant ouvrir quelque chose de profond.

Le but n’est pas de sortir indemne de chaque séance d’écriture comme si rien n’avait été touché. Mais le but n’est pas non plus de se mettre en danger pour prouver que l’on écrit vraiment.

L’écriture autobiographique demande un dosage.

Un dosage entre ce que l’on approche et ce que l’on peut soutenir. Entre le désir de dire et la nécessité de ne pas tout ouvrir d’un coup. Entre la vérité de l’expérience et la forme capable de l’accueillir.

Écrire, ce n’est pas revivre

L’une des grandes peurs de l’écriture de soi tient à cette confusion : si j’écris une scène douloureuse, vais-je la revivre ?

La question mérite d’être entendue, parce que certaines scènes, lorsqu’elles reviennent, ne reviennent pas seulement sous forme de souvenirs. Elles reviennent avec des sensations, des images, une atmosphère, parfois une tension corporelle. Le passé ne revient pas toujours comme une histoire que l’on regarderait tranquillement depuis le présent. Il peut revenir avec une proximité très forte.

Pourtant, écrire n’est pas exactement revivre.

Écrire, c’est déjà créer une médiation.

Il y a la page. Il y a le présent dans lequel on écrit. Il y a le choix d’un début, d’un mot, d’un angle. Il y a la possibilité de s’arrêter, de reprendre plus tard, de déplacer, de transformer, de ne pas tout dire. La scène vécue, dans l’écriture, n’est plus seulement subie. Elle commence à être organisée, tenue dans une forme, même provisoire.

Le passé ne revient pas intact dans l’écriture. Il revient déjà transformé par le fait qu’on lui cherche une forme.

Cela ne veut pas dire qu’il devient immédiatement supportable. Cela ne veut pas dire que l’on peut tout écrire seul. Mais cela signifie que l’écriture n’est pas seulement une répétition de l’événement. Elle peut devenir une manière de modifier notre relation à ce qui a eu lieu.

On ne change pas ce qui s’est passé. Mais on peut changer la place que cela occupe dans le récit intérieur.

Un souvenir qui n’a jamais été écrit peut rester comme une masse. Quelque chose de compact, de confus, de difficile à approcher. Lorsqu’il commence à devenir scène, phrase, image, fragment, il reçoit un contour. Et ce contour peut déjà faire une différence.

Ce qui était partout commence parfois à avoir un lieu.

On n’est pas obligé d’entrer par l’endroit le plus douloureux

Une autre peur fréquente vient de l’idée qu’écrire sur soi obligerait à commencer par ce qui fait le plus mal.

Comme si l’écriture autobiographique exigeait de descendre immédiatement au point le plus sombre, à la scène la plus chargée, à la blessure centrale, au souvenir que l’on redoute le plus. Comme si, pour être sincère, il fallait aller directement vers ce qui brûle.

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Mais on n’est pas obligé d’entrer dans son histoire par l’endroit le plus douloureux.

On peut commencer ailleurs.

Par un lieu. Par une odeur. Par un vêtement. Par une photo. Par une saison. Par un trajet que l’on faisait souvent. Par une phrase que quelqu’un répétait. Par un objet resté dans une maison. Par une scène ordinaire, presque neutre, qui permettra peut-être ensuite d’approcher ce qui était plus difficile.

Ce détour n’est pas un mensonge. Il n’est pas une fuite. Il est parfois la seule manière possible de ne pas écraser le texte sous une émotion trop brute.

L’écriture autobiographique ne consiste pas à tout dire dans l’ordre de la douleur. Elle consiste à chercher une forme.

Et la forme a besoin de distance.

Trop près, on ne voit plus rien. On est dans l’émotion, dans la justification, dans la scène qui revient. Trop loin, on ne sent plus. On raconte comme si cela appartenait à quelqu’un d’autre. Entre les deux, il y a une distance à trouver, qui n’est jamais donnée d’avance.

C’est pour cela que certaines personnes ont besoin d’un cadre. Non parce qu’elles ne sauraient pas écrire, mais parce que le cadre permet d’entrer dans l’histoire sans être obligé de tout affronter en même temps.

Le cadre n’empêche pas la profondeur

On pourrait croire qu’un cadre limite l’écriture. Qu’une consigne, un temps donné, un thème précis, une proposition de départ empêcheraient d’aller librement vers soi.

C’est souvent l’inverse.

L’absence de cadre peut devenir trop vaste. Elle laisse seul face à toute son histoire, et cette immensité peut suffire à empêcher l’écriture. On veut écrire, mais on ne sait pas par quelle porte commencer. On sent que tout est lié : l’enfance, la famille, les choix amoureux, le corps, les deuils, la culpabilité, les secrets, les lieux, les silences. Alors chaque phrase semble devoir porter toute la vie.

Le cadre protège de cette immensité.

Il ne dit pas : écrivez toute votre histoire. Il dit : aujourd’hui, commencez ici. Avec cette scène. Cette image. Cette période. Cette question. Ce détail.

Un cadre d’écriture ne protège pas parce qu’il évite la profondeur. Il protège parce qu’il permet de l’approcher sans être envahi par tout le reste.

Dans une démarche d’écriture autobiographique, la consigne peut jouer ce rôle de seuil. Elle donne une entrée suffisamment précise pour que le passé ne revienne pas sous forme de masse. Elle propose un passage. Elle permet d’écrire une chose à la fois, même si cette chose rejoint ensuite des zones plus vastes.

Il ne s’agit pas de contrôler entièrement ce qui va apparaître. L’écriture garde toujours sa part de surprise. Mais il s’agit de créer des conditions pour que cette surprise reste accueillable.

Tout n’a pas à être partagé

Il y a aussi, derrière la peur de remuer le passé, la peur que ce qui sera écrit doive être lu, montré, publié, adressé.

Or écrire sur soi ne signifie pas forcément exposer son histoire.

Certains textes ont besoin d’exister seulement pour soi. Ils clarifient, ils déposent, ils mettent de l’ordre, ils donnent une première forme, mais ils ne sont pas destinés à rencontrer un lecteur. Ils appartiennent au carnet, au document privé, à cet espace où l’on peut écrire sans avoir encore à se demander ce que les autres en feront.

D’autres textes pourront, plus tard, être retravaillés, déplacés, transformés. Ils pourront devenir un récit, une autobiographie, une fiction, une lettre, un fragment littéraire. Mais il y a souvent un temps entre l’écriture brute et le texte adressé.

Confondre ces deux temps peut créer beaucoup de peur.

On demande alors à une première page intime d’être déjà juste, partageable, nuancée, responsable, lisible par d’autres. C’est trop demander. La première écriture a parfois seulement besoin d’ouvrir le passage.

Ensuite viendra peut-être le travail de la forme.

Que garder ? Que déplacer ? Que transformer ? Que taire ? Que dire autrement ? Que peut porter le texte, et que doit-il laisser hors champ ?

Cette distinction est essentielle, parce qu’elle permet d’écrire sans être immédiatement pris dans la peur des conséquences. On peut écrire d’abord pour entendre ce qui cherche une forme, avant de décider ce que ce texte deviendra.

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Quand il faut ralentir

Il serait cependant dangereux de faire comme si l’écriture était toujours contenante.

saison et émotions

Il y a des moments où elle remue trop. Des moments où un souvenir revient avec une intensité qui dépasse ce que l’on peut soutenir seul. Des moments où écrire augmente l’angoisse, la honte, la peur, la confusion. Des moments où l’on sent que l’on ne parvient plus à revenir suffisamment dans le présent.

Dans ces cas-là, il ne faut pas forcer.

S’arrêter n’est pas échouer. Refermer le carnet n’est pas renoncer. Revenir au corps, au lieu où l’on se trouve, à une présence fiable, à un geste simple, peut être nécessaire. Et lorsqu’une matière traumatique se réactive trop fortement, l’écriture ne remplace pas un accompagnement thérapeutique.

Il est important de pouvoir reconnaître ces limites.

L’écriture peut être un appui, un passage, un espace d’élaboration. Mais elle ne doit pas devenir une injonction à tout traverser seul.

On peut écrire lentement. On peut écrire par fragments. On peut ne pas écrire certains passages pour l’instant. On peut contourner. On peut passer par la fiction. On peut choisir un autre thème. On peut reprendre plus tard.

Respecter son rythme ne signifie pas se fuir.

Cela peut signifier que l’on accepte de ne pas forcer le psychisme à aller plus vite que ce qu’il peut intégrer.

Être prêt ne veut pas dire ne plus avoir peur

Beaucoup de personnes attendent d’être prêtes pour écrire leur histoire.

Elles se disent qu’elles commenceront lorsqu’elles auront plus de recul, lorsqu’elles seront plus solides, lorsqu’elles auront compris, lorsqu’elles n’auront plus peur de ce que l’écriture pourrait réveiller. Mais être prêt ne signifie pas nécessairement ne plus avoir peur.

Être prêt signifie parfois savoir que l’on peut commencer petit.

Par une scène. Par une image. Par une phrase. Par un souvenir moins central. Par un objet. Par une question. Par une consigne qui ne demande pas de tout dire.

Être prêt, ce n’est pas être certain que l’écriture ne remuera rien. C’est pouvoir reconnaître que l’écriture peut remuer, tout en ayant un cadre pour ne pas être entièrement emporté par ce qui remue.

La bonne question n’est donc peut-être pas : suis-je prêt à écrire toute mon histoire ?

Cette question donne l’impression qu’il faudrait avoir devant soi un plan, une force, une clarté, une autorisation complète.

La question pourrait être plus simple, et plus juste :

Par quelle porte puis-je commencer sans me perdre ?

Cette porte peut être très petite.

Mais une petite porte suffit parfois à entrer dans l’écriture.

Conclusion : écrire sans tout ouvrir

Faut-il avoir peur de remuer le passé en écrivant sur soi ?

Peut-être faut-il surtout écouter cette peur autrement.

Ne pas la balayer trop vite. Ne pas lui obéir entièrement. Ne pas la transformer en interdiction. La considérer comme un signal : quelque chose ici demande une forme, un cadre, un rythme, une manière d’entrer.

Écrire sur soi ne signifie pas tout rouvrir, tout revivre, tout comprendre, tout raconter. Cela peut être beaucoup plus patient. Beaucoup plus nuancé. Beaucoup plus respectueux de ce qui a été vécu.

On peut écrire une scène sans écrire toute l’histoire. On peut écrire autour avant d’écrire dedans. On peut commencer par ce qui est moins brûlant. On peut garder son texte pour soi. On peut reprendre plus tard. On peut transformer. On peut chercher une forme qui ne soit ni effraction ni évitement.

L’écriture de soi n’est pas une descente brutale dans le passé.

Elle peut être une manière de créer un bord autour de ce qui, justement, risquerait autrement de rester trop massif.

Et parfois, ce bord suffit pour que quelque chose commence à se déplacer.

Non parce que tout serait réparé.

Non parce que le passé serait devenu léger.

Mais parce qu’une première phrase, une première scène, une première image permettent de ne plus être seulement face à une masse confuse.

Quelque chose prend forme.

Et ce qui prend forme peut commencer à être regardé autrement.

Pour aller plus loin

Écrire sur soi ne demande pas de tout ouvrir d’un seul mouvement. On peut commencer par une scène, une image ou un fragment. On peut avancer par petites touches, s’approcher, revenir, laisser reposer, reprendre autrement.

Ce qui compte n’est pas d’aller le plus loin possible, mais de trouver une manière d’écrire dans laquelle quelque chose puisse prendre forme sans tout envahir.

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Psychologue et écrivain, je partage dans mon site des articles sur l'écriture thérapeutique.

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