Droit et autobiographie
Autobiographie

Autobiographie, vie privée, diffamation : que peut-on vraiment raconter ?

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Écrire son histoire finit presque toujours par faire surgir une question qui n’est plus seulement littéraire : ai-je le droit de raconter cela ?

La question apparaît rarement lorsqu’on parle de soi seul. Elle surgit lorsque notre histoire croise celle des autres.

Un père violent. Un conjoint infidèle. Une mère atteinte de troubles psychiatriques. Une personne de la famille qui a commis des actes dont personne ne parle. Un secret transmis de génération en génération.

Or ce sont parfois précisément ces événements-là qui ont façonné une existence.

Comment raconter son histoire sans raconter aussi, au moins en partie, celle de ceux qui l’ont traversée ?

Et que se passe-t-il lorsque le manuscrit n’est plus seulement un texte écrit pour soi, mais un livre destiné à être publié ?

Je ne suis pas juriste. Mais parce que j’accompagne depuis longtemps des personnes qui écrivent leur autobiographie, je me suis beaucoup intéressée à ces questions.

Elles reviennent régulièrement et elles méritent que l’on distingue plusieurs choses que l’on mélange souvent :

  • la diffamation
  • l’atteinte à la vie privée
  • les conséquences humaines possibles d’une publication.

Avec une idée essentielle à garder en tête dès le départ : ces questions ne doivent pas nous empêcher d’écrire.

Quand raconter sa vie signifie aussi raconter celle des autres

Une autobiographie qui ne parlerait que de son auteur est presque impossible à imaginer.

Nous sommes faits de relations, d’histoires familiales, de rencontres, de conflits, de séparations, de filiations.

Écrire une enfance, c’est nécessairement faire apparaître des parents.

Écrire un couple, c’est faire apparaître l’autre.

Écrire un traumatisme, c’est parfois raconter aussi celui qui l’a provoqué.

Le droit lui-même doit tenir compte de cette réalité. Lorsqu’un conflit oppose liberté d’expression et respect de la vie privée, les juges doivent mettre en balance ces deux droits et rechercher lequel mérite, dans le cas considéré, la protection la plus forte.

Cela signifie qu’il n’existe pas une règle simple du type : « Dès que mon récit concerne aussi la vie privée de quelqu’un, je n’ai plus le droit de l’écrire. »

Heureusement, car cela rendrait presque impossible toute écriture autobiographique.

Mais cela ne signifie pas non plus que le fait d’écrire sa propre histoire autorise tout.

C’est là que la distinction entre écrire et publier devient importante.

Écrire et publier ne sont pas tout à fait le même geste

Lorsque nous écrivons un premier jet autobiographique, nous avons besoin de laisser apparaître les souvenirs, les scènes, les paroles, les émotions, parfois les choses que nous n’avons jamais dites.

À ce moment-là, commencer à se demander à chaque phrase : « Est-ce que j’ai juridiquement le droit d’écrire cela ? » peut devenir une forme de censure.

Et cette censure peut être particulièrement difficile pour celles et ceux qui ont longtemps douté de leur droit à parler de ce qu’ils ont vécu.

Je crois donc profondément à cette distinction : on écrit d’abord. On réfléchit ensuite à la manière dont ce texte pourra devenir public.

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Lorsque le manuscrit approche de la publication, une autre lecture devient possible.

On peut alors regarder certains passages autrement : la personne est-elle identifiable ? Est-ce que je lui attribue des faits précis ? Est-ce que je révèle des éléments qui relèvent de sa vie intime ? Est-ce que certains détails sont vraiment nécessaires à mon récit ?

Cette deuxième lecture ne consiste pas à remettre en cause la vérité de ce que l’on a vécu. Elle consiste à réfléchir à la manière dont cette vérité va entrer dans l’espace public.

La diffamation : une notion assez précise

Le mot « diffamation » est souvent utilisé de manière très large, comme s’il désignait tout propos négatif concernant quelqu’un.

Juridiquement, c’est plus précis.

L’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 définit la diffamation comme l’allégation ou l’imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération d’une personne. La loi précise également qu’une personne n’a pas besoin d’être expressément nommée pour être concernée : elle peut être identifiable autrement.

Cette dernière précision est importante pour l’autobiographie.

Changer un prénom ne suffit pas forcément.

Si j’écris sous mon véritable nom et que je raconte « ma sœur », « mon ancien mari », « mon père », ou une personne très facilement reconnaissable par son entourage, elle peut rester identifiable même si je lui attribue un prénom fictif.

C’est donc moins la question du nom qui compte que celle de l’identification réelle.

Il existe aussi une différence entre attribuer un fait précis à quelqu’un et exprimer son propre vécu.

Écrire :

« J’avais peur de mon père. »

ou :

« Je me suis longtemps sentie humiliée dans cette relation. »

n’est pas exactement de même nature qu’affirmer :

« Mon père commettait telle infraction. »

Dans un cas, l’auteur raconte avant tout son expérience subjective. Dans l’autre, il attribue à une personne un fait précis.

Cette différence est juridique, mais elle est aussi littéraire.

Très souvent, une autobiographie gagne en force lorsqu’elle donne à voir les scènes plutôt que lorsqu’elle transforme le récit en jugement définitif sur l’autre.

L’atteinte à la vie privée : autre chose encore

C’est probablement le point qui crée le plus de confusion.

La diffamation et l’atteinte à la vie privée ne sont pas la même chose.

L’article 9 du Code civil pose un principe très simple : chacun a droit au respect de sa vie privée. Le juge peut prendre des mesures destinées à empêcher ou faire cesser une atteinte à l’intimité de cette vie privée.

Dans une autobiographie, la difficulté peut apparaître lorsque l’on révèle des éléments concernant par exemple la santé, la sexualité, les relations sentimentales ou certains aspects de la vie familiale d’une personne.

Et c’est ici qu’il faut comprendre quelque chose de fondamental :

une information peut être vraie et pourtant poser une question de vie privée.

C’est pourquoi la phrase « mais c’est vrai » ne suffit pas toujours à résoudre le problème.

Prenons un exemple simple.

Une femme raconte dans son autobiographie que sa sœur était alcoolique pendant plusieurs années.

Imaginons que ce soit exact.

Cela ne signifie pas pour autant que toute question juridique disparaît. Le fait peut éventuellement toucher à l’honneur ou à la considération de la personne, mais il peut aussi concerner une partie particulièrement intime de sa vie.

La loi permet, dans certaines situations, de rapporter la preuve de la vérité de faits diffamatoires. Mais l’article 35 de la loi de 1881 prévoit précisément une exception lorsque l’imputation concerne la vie privée de la personne .

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C’est une bonne illustration de la complexité de ces questions : vrai ou faux n’est pas toujours le seul critère.

Et si mon livre bouleverse aujourd’hui la vie de quelqu’un ?

Il existe encore une autre question, qui n’est pas exactement la même.

Imaginons qu’un auteur raconte dans son autobiographie qu’un ancien ami a connu, vingt ans plus tôt, une période de graves difficultés financières et qu’il a dû emprunter de l’argent à plusieurs proches sans toujours parvenir à les rembourser.

Aujourd’hui, cet ami a reconstruit sa vie, exerce une profession stable et son entourage actuel ignore complètement cet épisode.

Le livre paraît.

Certains lecteurs reconnaissent la personne. L’histoire circule dans son entourage professionnel et familial. Des tensions apparaissent. Peut-être même que certaines personnes commencent à porter sur lui un autre regard.

Est-ce le fait que le livre ait provoqué ces conséquences qui constitue la diffamation ?

Non.

La définition juridique de la diffamation repose sur l’imputation d’un fait portant atteinte à l’honneur ou à la considération d’une personne identifiable, et non sur le fait qu’une publication ait ensuite créé des difficultés dans sa vie présente.

Mais la question reste importante.

Simplement, elle devient moins juridique et davantage humaine et éthique.

Car publier une autobiographie, c’est aussi décider de rendre publique une histoire qui ne s’arrêtera pas à la dernière page du livre.

Le texte continuera à circuler.

Il pourra être lu par des proches, des collègues, des enfants devenus adultes, des voisins, des personnes qui ignoraient jusque-là certains épisodes du passé.

Et chacun pourra alors découvrir une histoire qu’il connaissait autrement — ou qu’il ne connaissait pas du tout.

L’auteur ne peut pas prévoir toutes les réactions. Il ne peut pas non plus devenir responsable de toutes les décisions que prendront ensuite les lecteurs.

Mais il peut se demander ce qu’il souhaite réellement rendre public, et pourquoi.

Notre histoire nous appartient-elle complètement ?

C’est peut-être la question la plus difficile de toute autobiographie.

Un même événement peut appartenir à plusieurs histoires.

Si j’ai grandi auprès d’un père alcoolique, l’alcoolisme de mon père relève de son histoire. Mais l’enfant que j’ai été a aussi vécu avec cet alcoolisme.

Si une sœur souffrait d’une addiction qui a bouleversé toute la famille, cette addiction appartient à son intimité. Mais ses conséquences appartiennent aussi à l’histoire des autres membres de la famille.

Si j’ai subi des violences, les actes de celui qui les a commises racontent quelque chose de lui, mais ils racontent également une partie essentielle de ma propre vie.

On ne peut donc pas tracer une frontière parfaitement nette entre :

« Ceci est mon histoire »

et

« Ceci est l’histoire de l’autre ».

C’est précisément ce qui rend l’autobiographie si particulière.

Et c’est aussi pourquoi la réponse ne peut pas être : « Dès que quelqu’un d’autre apparaît dans mon récit, je dois obtenir son accord ou me taire. »

Ce serait nier la nature même de l’écriture autobiographique.

Faut-il changer tous les noms ?

Pas nécessairement.

Et surtout, changer les noms n’est pas toujours suffisant.

Un frère reste souvent reconnaissable comme un frère. Une mère comme une mère. Un ancien conjoint comme l’ancien conjoint de l’auteur.

Il faut donc plutôt réfléchir en termes d’identifiabilité.

Parfois, un prénom fictif suffit parce que personne ne peut réellement faire le rapprochement.

Parfois, il faut aussi modifier ou supprimer certains éléments secondaires : profession, ville, âge, circonstances particulières.

Parfois encore, l’identité de la personne fait tellement partie du récit qu’une anonymisation complète serait artificielle.

Il n’existe pas une seule solution.

La question devient alors : de quels éléments ai-je vraiment besoin pour raconter mon histoire ?

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C’est là que le travail juridique rejoint à nouveau le travail littéraire.

Un détail peut être exact sans être nécessaire.

Inversement, certains éléments peuvent être impossibles à supprimer sans enlever au récit une part essentielle de sa compréhension.

Quand ce que l’on doit raconter est précisément ce qui a fait mal

C’est ici que je voudrais poser une limite très claire à toute réflexion juridique autour de l’autobiographie.

Beaucoup de personnes qui écrivent leur histoire ont vécu des violences, de l’emprise, des abus, des humiliations, des abandons ou des situations familiales extrêmement douloureuses.

Elles se sont parfois tues pendant des années.

Elles ont parfois entendu qu’elles exagéraient.

Elles ont parfois douté de leurs souvenirs ou de la légitimité de leur propre souffrance.

Il serait alors particulièrement violent que l’entrée dans l’écriture commence par un nouvel interdit :

« Attention, vous n’avez peut-être pas le droit de raconter cela. »

Ce n’est pas ainsi que je conçois le travail autobiographique.

Il existe un temps où l’on doit pouvoir écrire ce qui est là.

Nommer les faits.

Retrouver les scènes.

Dire la peur.

Dire la honte.

Dire la colère.

Dire aussi ce que l’on ne comprend toujours pas.

Et seulement ensuite, lorsque ce texte doit devenir un livre accessible à tous, se demander comment le rendre public.

Ce sont deux moments différents.

Le second ne doit pas empêcher le premier d’exister.

Écrire librement, publier consciemment

Je crois finalement que la question juridique devient plus simple lorsqu’on cesse de la poser trop tôt.

Pendant l’écriture, la question est :

Qu’est-ce que j’ai besoin de raconter pour comprendre et transmettre mon histoire ?

Lorsque le manuscrit s’approche de la publication, une autre question apparaît :

Comment rendre ce récit public sans lui enlever sa vérité, tout en tenant compte des droits des personnes qui y apparaissent ?

Parfois, cela conduira à modifier un prénom.

Parfois à supprimer un détail.

Parfois à reformuler une affirmation.

Parfois à maintenir exactement ce qui est écrit parce que cet élément est indispensable au récit.

Et parfois, lorsqu’un manuscrit comporte des accusations particulièrement graves ou des révélations très sensibles concernant une personne identifiable, il sera tout simplement prudent de demander l’avis d’un avocat spécialisé en droit de la presse ou de l’édition.

Non parce que l’auteur aurait eu tort d’écrire ce qu’il a vécu.

Mais parce que publier est un acte différent d’écrire.

Une autobiographie nous demande ainsi de tenir ensemble deux choses qui semblent parfois contradictoires : la liberté nécessaire pour raconter sa propre histoire et la conscience que notre histoire s’est construite au milieu de celles des autres.

Il ne s’agit pas de choisir entre vérité et silence.

Il s’agit de trouver la forme qui permettra à cette vérité de devenir un livre.

Pour aller plus loin

Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir ces questions, je recommande notamment :

Elvire Bochaton, Guide de survie juridique pour écrire et publier son livre – 100 questions pour les auteurs et les éditeurs, éditions Pyramyd.

Les principaux textes évoqués ici sont l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, qui définit la diffamation, et l’article 9 du Code civil relatif au respect de la vie privée.

Je ne suis pas juriste. Cet article donne des repères généraux liés à l’écriture autobiographique et ne remplace pas un conseil juridique adapté à un manuscrit ou à une situation particulière.

Vous écrivez votre histoire ?

Écrire une autobiographie ne consiste pas seulement à retrouver ses souvenirs. Il faut aussi choisir ce que l’on veut raconter, trouver la juste distance avec les personnes qui ont traversé notre vie, construire un récit et, peu à peu, passer d’une histoire vécue à un véritable texte.

C’est tout le travail que nous menons dans Plumes autobiographiques.

Je vous accompagne pendant un an pour avancer dans votre projet, structurer votre récit, approfondir votre écriture et trouver la manière de raconter votre histoire sans perdre ce qui en fait la vérité.

Parce qu’entre ce que l’on a vécu et le livre que l’on souhaite écrire, il y a tout un chemin d’écriture.

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Psychologue et écrivain, je partage dans mon site des articles sur l'écriture thérapeutique.

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